Berlinale 2018 – compétition jour #8: Museo

En ces temps où la défense de l’identité culturelle et spirituelle est tristement devenue l’apanage des groupes d’extrême-droite, Museo présente une histoire aussi rafraichissante – et troublante, que vraie: le soir de Noël 1984, Juan Nunez, jeune homme issu de la banlieue aisée Mexico, vola avec son copain Wilson les plus précieux artefacts mayas du Musée national d’anthropologie et d’archéologie de Mexico. Dépassés par les conséquences de leurs actes et la réprobation horrifiée du peuple mexicain vis-à-vis de ce pillage culturel, les deux compères s’embarquent dans un  périple improvisé pour trouver un acheteur pour leur précieux trésor.

— Leonardo Ortizgris, Gael García Bernal – Museo | Museum
© Alejandra Carvajal

Alfonso Ruizpalacios débute son film en faisant dire à Wilson en voix hors-champs qu’on ne peut jamais connaître les véritables motivations des gens, ce pourquoi ils font ce qu’ils font. ‘Eux-mêmes souvent l’ignorent’, dit-il. Cette phrase est centrale pour la compréhension de Museo. À la fois cambrioleur, fils-à-papa en goguette, patriote à la défense de la culture maya, fan de stars de série B et héritier spirituel plus ou moins auto-proclamé de l’empereur maya Pakal, dont il a volé l’inestimable masque funéraire, Juan (Gaël Garcia Bernal) est un être énigmatique, aussi attachant qu’irritant. La thèse sous-jacente au film de Ruizpalacios est qu’il cherchait à défier son père, chirurgien célèbre, tout en mendiant secrètement son approbation. Le film est intimement lié à la relation particulière qu’a le Mexique vis-à-vis de ses vestiges culturels : lors de la création du Musée national, bien des Mexicains d’origine maya pleurèrent de voir les statues de leurs dieux être extirpé des temples de Palenque pour prendre le chemin des musées. Le père de Juan (Alfredo Castro) est présenté comme étant l’un d’eux.

Cambriolage organisé, cambrioleurs improvisés

La tombe intacte de l’empereur K’inich Janaab’ Pakal, découverte en 1952 par Alberto Ruz Lhuillier dans le temple des inscriptions de Palenque, recelait entre autres son masque funéraire en mosaïque de jade et de nombreux bijoux précieux, qui devinrent rapidement les artefacts les plus connus de l’art maya. Neuf gardes auraient été en service pendant la nuit du vol mais, peut-être à cause du jour férié, ils n’étaient pas très vigilants. Bien qu’ils eussent été censés visiter chaque pièce du musée au moins une fois par heure, les voleurs purent ouvrir sept vitrines dans trois salles d’exposition différentes.  Le vol ne fut découvert que le lendemain matin, selon les journaux de l’époque (Los Angeles Times, 1985). Certains rapports indiquent que les gardiens étaient ivres ou dormaient pendant le vol. À l’époque, le musée ne disposait pas de système d’alarme électrique. Les experts de l’époque ayant noté que les voleurs avaient dérobé des objets portatifs de la plus haute qualité et de la plus grande valeur, en conclurent qu’ils étaient des professionnels. Selon le procureur général, les deux hommes, qui avaient abandonné leurs études vétérinaire, avaient planifié le braquage pendant six mois, faisant plus de cinquante voyages au musée, prenant des photos en quantité, examinant les vitrines et observant les gardes de sécurité. Rampant à travers un conduit de climatisation, ils atteignirent le sous-sol de la salle Maya du musée et passèrent trente minutes à retirer des morceaux de leur étui et à les placer dans une valise en toile. Ils quittèrent le musée par le même canal sans jamais voir un agent de sécurité. Ce n’est qu’en juin 1989 que 111 des objets furent récupérés dans la banlieue de Satelite.

— Gael García Bernal – Museo | Museum
© Alejandra Carvajal

‘Pourquoi ruiner une bonne histoire en y mettant de la vérité ?’

, demande Juan en fin de film. Ruizpalacios prend des libertés avec l’histoire originale, changeant les noms des protagonistes, ajoutant du suspense au cambriolage et surtout transformant l’espace temporel pour le condenser sur quelques semaines. Si cela rend l’histoire beaucoup plus enlevante, elle permet surtout de se concentrer sur les personnages principaux, portés par Gael Garcia Bernal et Leonardo Ortizgris.  La forte relation de domination de Juan sur Wilson est compensée par le charme du premier et le profond amour de la culture maya qui les animent tous les deux. Joliment filmé de la banlieue de Satelite jusque dans les somptueuses villas d’Acapulco, en passant par les spectaculaires ruines de Palenque, le directeur-photo Damian Garcia joue de toutes les possibilités du gros-plan pour mettre les protagonistes en valeur. Il en résulte une bonne histoire, subtilement irritante. On ne saura jamais ce qui motiva Juan à commettre son acte. Le savait-il lui-même ?

De Alonso Ruizpalacios; avec Gael García Bernal, Leonardo Ortizgris, Alfredo Castro, Simon Russell Beale, Bernardo Velasco, Leticia Brédice; Mexique; 2018; 128 minutes.

Anne-Christine Loranger, Berlin

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Anne-Christine Loranger

Journaliste / Reporter (basée à Dresde)

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