La Belle et la meute de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania fait l’ouverture d’ALFILM 2018

Le festival du film arabe de Berlin – ALFILM (du 11 au 18 avril 2018) s’ouvre ce mercredi  11 avril à 19h au cinéma Arsenal avec le film de Kaouther Ben Hania, La belle et la meute (en présence de l’actrice principale Mariam Al Ferjani), qui avait eu sa Première au festival de Cannes 2017 dans la section Un certain regard. Cette terrible histoire est librement adaptée de l’ouvrage Coupable d’avoir été violée (Ed. Michel Lafon) de Meriem Ben Mohamed qui relate un fait divers qui avait bouleversé la Tunisie post-révoltes, celui d’une étudiante violée par des policiers et le cauchemar qui s’en suit pour que justice lui soit faite. Très habilement, la réalisatrice pose son récit sur une seule nuit pendant laquelle le spectateur est immergé avec victimes dans les couloirs kafkaïens des institutions tunisiennes. En 2018, avec les révélations qui secouent le monde entier depuis l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, il est remarquable de constater que, malgré des spécificités sociétales et politiques locales, ce film a des résonances tout à fait universelles.

— Mariam Al Ferjani – La Belle et la meute (Aala kaf ifrit)
Image courtoisie ALFILM

Viol : la double peine des victimes

Dès la première scène, nous savons que le drame qui va se jouer sera celui du pot de terre contre le pot de fer. Et pourtant, dans les premières scènes, nous nous trouvons simplement avec Mariam, une étudiante qui a co-organisé une fête étudiante. Cependant, déjà lorsqu’elle met la robe que son amie lui a apportée, que son père l’appelle, qu’elle refuse que l’égoportrait fait avec ses copines soit posté sur Facebook, on ressent cette tension autour des structures de l’interdit, du tabou et le danger qui rôde autour de cette jeune femme. Pendant la soirée, elle fait la connaissance de Youssef avec lequel elle sort sur la plage. Un peu plus tard, on la voit courir dans la rue, hagarde et traumatisée avec Youssef qui essaie de la calmer : la nuit cauchemardesque qui vient de commencer avec le viol va se poursuivre dans les méandres bureaucratiques où à chaque étape Mariam et Youssef vont rencontrer des gens dont le comportement ira de l’indifférence à l’agressivité en passant par la réprobation morale. Très peu de gens bienveillants mais suffisamment pour lui permettre de tenir dans sa quête de justice, ces rares rencontres s’avérant déterminantes.

 

Cette course folle dans les couloirs des hôpitaux et des commissariats de police s’avère difficile à accepter pour le spectateur également puisqu’il est embarqué dans le sillage de Mariam et réalise en permanence la situation de son point de vue. Mais si Mariam supporte la peur, la honte et la rage, surmonte cette angoisse d’être prise dans la souricière étatique et, à mesure que la nuit avance, rassemble tout son courage au service de sa quête de justice, le spectateur peut bien encaisser ce morceau de réalité pour pouvoir en témoigner…

Ce qui est remarquable dans le parcours décrit, c’est que personne n’est angélique, tous les protagonistes du « bon côté » ont leurs faiblesses, défauts, lâchetés. En revanche, les forces démoniaques sont elles bien dépeintes mais, malheureusement a-t-on envie de dire, mêmes si leurs traits paraissent grossiers et schématiques, ils sont tout à fait naturalistes, voire certainement selon les cas en deçà de la réalité et, quand on pense à l’ère autocratique d’avant les révoltes de 2010-2011, un frisson glacé parcourt l’échine : Mariam aurait probablement tout bonnement disparu de la circulation des humains du temps de Ben Ali dont les scories restent dans la mémoire des corps et des esprits comme le montre les réactions de la palette de personnages rencontrés lors de cette nuit de tourments.

— Mariam Al Ferjani, Noomane Hamda, Chedly Arfaoui, Ghanem Zrelli, Anissa Daoud – La Belle et la meute (Aala kaf ifrit)
Image courtoisie ALFILM

Le rôle de Youssef, le garçon rencontré lors de la soirée, témoin du viol qui l’accompagnera dans son parcours kafkaïen, est intéressant : il veut absolument que Mariam porte plainte et s’il est vrai qu’il la soutient, parfois il lui fait également pression. C’est bel et bien Mariam qui va mener à bout jusqu’au petit matin ce combat, mais pendant une partie de la nuit, prise en étau entre les obstacles mis sur sa route et la pression mis sur elle par Youssef, elle va s’émanciper de toutes les formes d’instrumentalisation et de manipulations pour engager son propre combat sur une sorte de mécanique de survie. Certes le point de vue de Youssef est fondé. Il a participé aux révoltes et ne supporte plus cette impunité des représentants de l’État contre laquelle il s’est battu. Il lui dit :

Toute ma vie est celle d’un film de zombies. Les morts-vivants me courent après pour me mordre. J’essaie de m’échapper. Parfois j’y arrive, d’autre fois je les sens juste derrière moi. Je pourrais me laisser manger par eux et devenir à mon tour un zombie.

Le film se termine à l’aube et ses lueurs, espérons-le, moins propices aux morts-vivants.

De Kaouther Ben Hania ; avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda, Mohamed Akkari, Chedly Arfaoui, Anissa Daoud, Mourad Gharsalli ; Tunisie, Suisse, France, Liban ; 2017 ; 100 minutes.

Malik Berkati

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