Sortie romande du Tribunal sur le Congo de Milo Rau – Saisissant!

Le tribunal sur le Congo : une œuvre politique transmédia remarquable

Depuis la chute en 1997 du président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, après 32 ans de dictature, le pays rebaptisé République démocratique du Congo (RDC) est en continuel état de guerre civile. Dans toutes les régions du monde, les guerres civiles qui n’en finissent pas sont le paravent qui camoufle d’autres intérêts que ceux qui sont communément identifiés comme idéologiques, ethniques ou territoriaux.
Avant la Chute du mur de Berlin, ces guerres intra-étatiques servaient de terrains de guerre indirects entre les trois blocs représentés à l’international. Depuis le désagrégement du  bloc communiste, elles servent tout autant les intérêts financiers de certains États, que leurs positions stratégiques. Ce qui est évident dans les cas très médiatisés de l’Irak ou de l’Ukraine, pour ne citer que les plus emblématiques des dernières années, l’est beaucoup moins pour ceux des autres continents, de l’Amérique latine à l’Asie en passant par le souffre-douleur de la planète : l’Afrique. Beaucoup moins évident mais d’autant plus vrai. Et, malheureusement, à cet égard, la RDC, et plus particulièrement sa région Est vers laquelle convergent tous les éléments pour en faire un enfer sur terre, est exemplaire : conflits ethniques, frontalier de plusieurs pays ayant eux-mêmes connus les pires affres de la guerre (Rwanda, Burundi, Ouganda), région éloignée et mal reliée au reste du pays, richesse des sous-sols – or, cobalt, cuivre et surtout des minerais nécessaires à la fabrication d’équipements électroniques comme le coltan ou la cassitérite – , force d’intervention onusienne au pouvoir d’intervention quasi inexistant, présence d’ONG et d’institutions onusiennes (les deux n’ayant pas toujours un rôle vertueux dans ces régions fragilisées), forces gouvernementales corrompues, forces rebelles et milices de tous ordres tout aussi corrompues, multinationales internationales corruptrices et anthropophagiques, isolation médiatique. Et au milieu, des populations en proie aux massacres, viols, pillages, qui essaient de survivre.

— Village de Chinjira, Kivu Sud, zone minière de Banro
© Vinca Film

C’est cet écosystème mortifère que décrit avec grande justesse le projet transmédia –  Le tribunal sur le Congo – du metteur en scène suisse Milo Rau. Pourquoi le terme projet ? Car ce tribunal n’est pas seulement un film. Au départ, il y a eu les audiences du tribunal civil qui ont eu lieu à Bukavu et à Berlin, mises en scène par Rau mais parfaitement authentiques puisqu’elles réunissaient victimes, accusés, témoins, experts, avocats, procureurs et juges internationaux. À travers trois cas concrets mis en jugement, les dessous des massacres incessants dont sont victimes les populations sont parfaitement mis en lumière. À partir de ces audiences, Milo Rau a réalisé ce film qui illustre, par des incursions documentaires dans les villages touchés et des interviews de personnes impliquées, les audiences filmées. Le projet a aussi été décliné sous forme d’exposition avec installation de réalité virtuelle (VR) et jeux vidéo documentaire-  Le témoin J – qui dans une narration interactive basée sur des événements et témoignages avérés plonge le participant au cœur des atrocités vécues par les victimes. Et pour boucler la transmédialité, Milo Rau a publié un livre d’accompagnement (en allemand) qui rassemble les témoignages les plus importants des audiences, les déclarations du jury international, les plaidoyers et les rapports de recherches effectuées par Rau.

« Un tribunal de théâtre où tout est réel »

Voilà comment décrit l’artiste-investigateur bernois son projet :

des mineurs aux rebelles, des ministres cyniques jusqu’à l’avocat de La Haye, tous les participants ne jouent rien d’autre que leur propre rôle.

— Adalbert Murhi, chef de cabinet du ministre provincial des Mines est interrogé par Colette Braeckman, membre de jury
© Vinca Film.jpeg

Et ceci est littéralement sidérant ! Voir des ministres et gouverneur de région (qui seront par la suite limogés) se prêter au « jeu » : on ne peut s’empêcher, en les regardant témoigner, de se demander s’ils ne sont pas d’une naïveté maléfique à toute épreuve ou tout simplement tellement habitués à l’impunité dont ils jouissent au quotidien qu’ils ne se rendent plus compte des énormités invraisemblables qu’ils déblatèrent. Tout aussi étonnant, le fait que Milo Rau et son équipe ait pu travailler aussi librement dans cette brasière, et tourner pendant plusieurs jours les audiences sans que des officiels se rendent compte de l’impact médiatique que cela pouvait provoquer. En définitive, la partie prenante à ce récit qui apparaît la plus censeure est l’ONU, qui interdit à Jean Ziegler, alors membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, de siéger au tribunal ; sa place, seulement marquée par son nom, est donc restée vide durant les audiences, ce qui n’a pas empêché le sociologue-activiste (dont :mag a parlé lors de la sortie du documentaire de Nicolas Wadimoff qui lui est consacré, Jean Ziegler – l’optimisme de la volonté), qui pouvait suivre l’audience de Bukavu via Skype, d’intervenir brièvement dans le film et d’instruire la superposition causale des exploitations minières et des conflits armés.

La sensation du spectateur face au déroulé de ce tribunal est très ambivalente, tanguant entre effroi et rires (plusieurs situations cocasses se produisent pendant les audiences), entre rage et abattement, entre espoir que quelque chose se dénoue et défaitisme. Cependant, Milo Rau voit son entreprise comme une impulsion positive sur le cours des choses :

Avec le Tribunal du Congo nous essayons de regarder derrière la façade de cette énorme «usine» du commerce international: une usine qui comprend non seulement le massacre de Mutarule et les puits de coltan, tout comme le siège de l’Organisation des Nations Unies ou le Parlement européen où sont discutés des lois certes bien intentionnées, qui visent à réglementer l’extraction de matières premières, mais désastreuses pour les mineurs congolais. Malgré toutes les horreurs montrées dans le film, en dépit des charges, je pense qu’il ne faut pas perdre espoir. Car s’il y a bien quelque chose que le Tribunal sur le Congo a prouvé c’est que la vérité peut être faite, peu importe la complexité de la relation de cause à effet. Et la justice est possible, ici et maintenant. Nous devons juste la mettre en place.

— Un témoin anonyme (ancien rebelle) au tribunal
© Vinca Film

Ce procès est certes du théâtre, la symbolique qu’il porte en lui est néanmoins essentielle à la reconnaissance des innombrables souffrances que connaissent les habitants de l’Est du Congo livrés aux forces malfaisantes du commerce mondial des matières premières, dans une crasse indifférence internationale. À voir absolument !

Malik Berkati

De Milo Rau ; avec Sylvestre Bisimwa (procureur général); Jean-Louis Gilissen (président du tribunal); Vénantie Bisimwa Nabintu, Colette Braeckman, Gilbert Kalinda, Prince Kihangi, Séverin Mugangu, Jean Ziegler (jury de Bukavu); Colette Braeckman, Saran Kaba Jones, Wolfang Kaleck, Saskia Sassen, Marc-Antoine Vumilia Muhindo, Harald Welzer (jury de Berlin); et beaucoup d’autres; Allemagne, Suisse ; 2017 ; 100 minutes.

Sortie en Suisse romande: 10 janvier 2018.
Depuis novembre 2017 en salles en Suisse alémanique et en Allemagne.

malik berkati

Journaliste / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

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