Black Dog de Guan Hu – Errance, loyauté et rédemption
Filmer le désert est un exercice emblématique du septième art : c’est l’assurance de projeter sur grand écran de magnifiques images qui interpellent immédiatement l’imaginaire des spectateur·trices et éveillent leur sens du beau. Dans Black Dog, les paysages sont certes magnifiés, mais le désert de Gobi, avec sa rudesse rocailleuse, se prête à une inversion de la représentation iconographique traditionnelle des espaces arides. Guan Hu, renonçant aux teintes chaudes, opte pour une palette désaturée qui sublime le panorama tout en reflétant avec acuité la désolation physique d’une région abandonnée et l’état d’esprit tourmenté de son héros solitaire, en quête d’un lien avec son alter ego animal.
Image courtoisie trigon-film
Le film s’ouvre sur une scène presque surréelle : une étroite route poussiéreuse au milieu du désert, un minibus qui y roule et une horde de chiens errants, de toutes races, traversant la route et provoquant le renversement du véhicule. Tout le monde s’en sort indemne, mais un passager s’emporte : on lui aurait volé l’ensemble de ses économies de l’année. Dès cette prémisse, un commentaire social émerge, incarné par cet homme représentant des millions de Chinois·es qui travaillent loin de chez elles et eux et ne rentrent qu’une fois par an, souvent avec de l’argent. À partir de là, le ton du commentaire social s’installe et se fait progressivement plus critique tout au long du film, sans jamais tomber dans la démonstration frontale : celle-ci s’exerce en creux, révélant la réalité politique et sociale du pays.
Aux côtés de Lang (Eddie Peng), ancienne rockstar revenue sur sa terre natale, aux portes du désert, après dix années d’incarcération pour un délit qualifié de meurtre par négligence – bien qu’il s’apparente davantage à un tragique accident –, nous pénétrons un monde en pleine dissonance cognitive. L’action se déroule en 2008, à l’aube des Jeux olympiques de Pékin : les autorités, avides de projeter l’image d’une nation progressiste, inondent la ville de Chixia – autrefois centre minier prospère – de messages propagandistes diffusés par haut-parleurs, exhortant la population à se plier aux dogmes de la modernité, de la croissance économique et de l’unité sociale. Pourtant, l’abîme entre ces discours officiels et la précarité des marges saute aux yeux : la ville, livrée à elle-même, n’abrite plus que celles et ceux qui n’ont pas pu partir ailleurs, des gangs locaux et des quartiers en ruine, tandis que le zoo, à l’image du déclin généralisé, n’est plus qu’un reflet misérable de sa splendeur passée. Pour couronner le tout, des hordes de chiens et chiennes errant·es ont investi les quartiers abandonnés par leurs humain·es.
À mesure que les autorités avancent dans leur projet de démolition de l’ancienne ville pour y ériger de nouvelles constructions, elles s’emploient parallèlement à éradiquer les animaux errants qui hantent les lieux. Dans ce contexte de corruption endémique, l’opération devient un prétexte à profit : chaque chien ou chienne doit désormais être enregistré·e contre paiement d’un émolument, sous peine d’être considéré·e comme vagabond·e. La traque animale est officiellement confiée au propriétaire d’un restaurant – interprété par Jia Zhangke, Lion d’or à la Mostra de Venise en 2006 pour Still Life –, qui n’est autre que le chef d’un gang local. Quant à Lang, le policier chargé de sa réinsertion lui intime l’ordre de rejoindre cette patrouille, mission que l’ex-détenu taciturne accepte avec résignation, mais sans le moindre enthousiasme.
Comme le veut l’adage, « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » : les autorités instrumentalisent la peur pour justifier leur campagne d’éradication, faisant circuler une rumeur alarmante sur la présence de chiens enragés. Lorsqu’un avis de recherche – promettant une récompense – cible spécifiquement un lévrier noir, décrit comme famélique et particulièrement dangereux, Lang se lance à sa poursuite. Le récit, qui oscillait jusqu’alors entre néo-western et film noir, bascule dans une tonalité plus légère, introduisant un comique de situation et de répétition qui apporte une respiration bienvenue dans ce décor désolé. Black Dog peut d’ailleurs être interprété comme une métaphore de la dépression, expression popularisée par Winston Churchill pour décrire ses propres tourments.
Leur rencontre survient au pied d’un immeuble abandonné, scellée par un duel urinaire burlesque de marquage de territoire. Entre l’homme, récemment libéré de l’ombre carcérale et drapé dans son mutisme, et le lévrier solitaire, surgissant des brèches de béton sans jamais se mêler aux meutes de la ville, s’établit une reconnaissance en miroir. Ces deux âmes marginales, unies par leur exclusion, vont désormais naviguer de concert à travers les vicissitudes d’une réalité en porte-à-faux avec les discours officiels. Dans une société strictement ritualisée, ils traceront leur propre voie, en marge des normes établies.
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Le sentiment d’errance dépeint par Guan Hu se déploie selon une stratification symbolique : la perte de tout ancrage territorial pour les humains, mais aussi pour les animaux sauvages captifs et les domestiques abandonnés, tous livrés à une survie aléatoire ; les bouleversements sociétaux et économiques engendrant leur cohorte de laissés-pour-compte ; jusqu’à l’effritement des repères moraux. Paradoxalement, les seul·es à sembler échapper à cette désorientation sont les saltimbanques, nomades par vocation, évoluant de villes en villes au sein d’une communauté choisie.
Parmi eux, Raisin (Liya Tong), membre de cette troupe itinérante, incarne une lueur d’espoir pour Lang. Après l’avoir sauvé d’une hypothermie, conséquence d’une nuit glaciale passée blotti contre le Chien Noir – échange thermique salvateur réciproque –, elle devient temporairement une présence significative, ancrée dans le concret, au sein de son univers peuplé d’hostilités masculines, à l’exception notable de son meilleur ami. Son apparition esquisse l’horizon d’un possible, au-delà des frontières, tant géographiques que psychologiques, qui confinent le protagoniste.
En dépit de ses emprunts au film noir, Black Dog transcende finalement les sombres présages du début de l’histoire pour déployer une allégorie résolument humaniste. Le récit se mue en ode à la compassion et à la symbiose entre les êtres, où la loyauté – envers soi comme envers autrui – s’érige en principe existentiel salvateur. Guan Hu orchestre ainsi une surprenante métamorphose : des ruines d’un monde désenchanté émerge une fragile espérance, cristallisée autour d’une éclipse solaire.
Black Dog, prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024, a récemment remporté le Grand Prix ainsi que le Prix de la critique au Festival International du Film de Fribourg (FIFF), quelques jours avant sa sortie dans les salles de Suisse romande.
De Guan Hu ; avec Eddie Peng, Jia Zhangke, Liya Tong, Yi Zhang, You Zhou et, dans le rôle du Chien Noir, Xin ; Chine ; 2024 ; 110 minutes.
Malik Berkati
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