Corsage – Le vernis de la légende de Sissi gratté de manière impitoyable par la cinéaste autrichienne Marie Kreutzer

Le dernier film consacré à Élisabeth de Wittelsbach, duchesse de Bavière, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie, de Bohême et de Lombardie-Vénétie, est plus proche dans l’esprit et dans le visuel à la statue de l’impératrice érigée sur le Quai du Mont-Blanc, là où elle fut assassinée le 10 septembre 1898, que de la série de films fleur bleue d’Ernst Marischka, Sissi (1955-1957), avec Romy Schneider. La réalisatrice autrichienne Marie Kreutzer propose une version #metoo de cette femme corsetée dans les conventions de son rôle et sa condition de femme. Non seulement la cinéaste ne nourrit pas le mythe impérial, mais elle entaille avec audace les couches de maquillage et de masques façonnés pour la légende afin de la gratter jusqu’à l’os. Pour ce faire, Marie Kreutzer va chercher dans le corps de l’impératrice le cœur de son propos : les femmes sont emprisonnées dans une multitude de corsets, il s’agit de s’en émanciper. Le doigt d’honneur que fait Élisabeth face caméra, ainsi que les anachronismes qui jalonnent le film, rappellent sans ambivalence la modernité et l’acuité de Corsage. (…)

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Théâtre Saint-Gervais du 24 au 28 janvier: Un Spectacle – un voyage dans les coulisses du théâtre

(…) Partant de l’architecture et de la spécificité du Théâtre Saint-Gervais, Igor Cardellini, Tomas Gonzalez et Dominique Gilliot invitent à reconsidérer les lieux d’art au travers d’une « visite-performance guidée » mentale, intitulée de manière tautologique, Spectacle. Ce point de départ offre le prétexte à une exploration des modèles contemporains de salles de représentation ou d’exposition. Le gradin, la scène, le grill et ses spots, le tapis de danse, c’est l’entier du dispositif spectaculaire qui est passé au crible. Dans le temps de la «visite» est tracé un parcours qui interroge le rapport au monde. (…)

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24e édition du Festival International de films indépendants de Genève – Black Movie du 20 au 29 janvier 2023

Comme ses homologues, le festival retrouve enfin le chemin des salles de cinéma ! La pandémie a cependant laissé une trace numérique – que certains autres festivals internationaux activent également, d’autres revenant complètement à leurs fondamentaux du présentiel – sur le festival qui garde un volet numérique géobloqué sur la Suisse, du 24 au 29 janvier. La directrice artistique du festival, Maria Watzlawick, explique la raison de ce choix sous un angle très intéressant qui s’éloigne des poncifs sur le côté pratique et les possibilités accrues pour toucher les acteurs de l’industrie du cinéma : (…)

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Rencontres croisées avec la réalisatrice Ursula Meier et Stéphanie Blanchoud, actrice et co-scénariste de La Ligne

Présenté en compétition à la Berlinale 2022, le film sort enfin sur les écrans romands et français ce mercredi, avant l’Allemagne le 23 janvier et la Belgique le 1er février. La Ligne est un film d’une richesse infinie, avec cette particularité de ne jamais sur-expliquer les choses et de ne pas tomber dans les stéréotypes. Chacun∙e y trouve une, dix thématiques qui touchent, chacun∙e y trouve quelque chose d’intime à y picorer… et si d’aventure cela ne serait pas le cas, difficile d’y rester insensible, car le tout déferle comme un vague de l’écran vers le spectateur∙trice, de manière cathartique comme on se plaît à ressentir de nos jours, ou bien, selon les sensibilités, de manière négative : le cinéma, c’est cela aussi, pas besoin d’aimer un film, s’il vous submerge, même négativement, c’est qu’il atteint un angle mort de l’inconscient que peut-être les images percent mieux que les mots. (…)

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Une femme indonésienne (Before, Now & Then) de Kamila Andini – La métaphore du chignon

Présenté en compétition à la Berlinale 2022, le quatrième film de la scénariste et réalisatrice indonésienne Kamila Andini a remporté l’Ours d’argent de la meilleure performance dans un second rôle pour Laura Basuki. Une femme indonésienne est basé sur l’histoire de la mère de sa productrice exécutive, Jais Darga. Le titre international permet de poser le fil narratif sur une frise chronologique : le prélude (Before), une longue scène d’ouverture où l’on suit deux jeunes femmes, Nana avec son bébé et sa sœur Ninsingh, fuyant dans la forêt. Des hommes armés – soldats, rebelles ?, nous sommes dans les années 50 aux premières heures tourmentées de l’indépendance du pays où la violence vient de tous les camps – les poursuivent : ils ont tué leur père et le mari de Nana est porté disparu. Comme au réveil d’un rêve, on se retrouve dans un autre espace et un autre temps – Now, le présent qui est le cœur du film, est celui de la fin des années 60. Nana (Happy Salma) est mariée à un riche propriétaire terrien, Monsieur Darga (Arswendy Bening Swara), plus âgé qu’elle, elle est la maîtresse évanescente du domaine et la mère de quatre enfants, son premier enfant étant décédé. La vie semble glisser sur cette femme qui maintient le monde des apparences – celles que l’on attend d’une femme de son rang, qui plus est mal acceptée par la famille et les allié·s de son époux qui la considèrent comme une arriviste. Méticuleuse, elle semble mettre beaucoup de son âme dans la confection de bouquet et celui de son chignon qui, comme elle l’explique à sa fille cadette Dais, renferme ses secrets. Coincée entre son traumatisme du passé et sa vie corsetée du présent, Nana va trouver une voie d’émancipation pour le moins inattendue : l’amitié qu’elle va nouer avec Ina (Laura Basuki), la jeune maîtresse se son mari qui amène un vent de fraîcheur et de liberté dans cet univers sclérosé. (…)

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Pacifiction – Tourment sur les Îles d’Albert Serra plonge dans les moiteurs rances de l’empire français

Tel le vice-roi et gouverneur général des Indes de l’Empire britannique, De Roller (Benoît Magimel) est le représentant de l’État français sur l’île de Tahiti en Polynésie française, avec pour titre Haut-Commissaire de la République. L’individu, doucereux dans son costume blanc, est un homme affable, semblant à l’écoute de la population locale, entretenant son réseau clientéliste, à l’aise dans tous les milieux qu’il côtoie. Néanmoins, il pointe de cette apparence policée une sourde menace. L’homme est dans le contrôle et les rumeurs qui courent sur l’île sur une reprise des essais nucléaires français ne sont pas pour arranger les choses : De Roller navigue en eaux troubles, entre représentants de la population autochtone qui cette fois-ci ne s’en laissera pas compter (pour comprendre la colère, la rancœur et la suspicion des Polynésien·nes envers la France métropolitaine, lire l’excellent article de Renaud Meltz dans La Vie des Idées), sa hiérarchie et la métropole qui l’ignore. (…)

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Les Amandiers – Un film qui reproduit, en 2022, les travers d’un monde culturel phagocyté par les hommes depuis la nuit des temps

Voilà le film par excellence compliqué à décrypter. Ces questions que l’on doit se poser de plus en plus souvent : faut-il séparer l’œuvre de l’artiste ?; doit-on promouvoir une œuvre d’un∙e artiste aux comportements condamnables, aux prises de position litigieuses ?; peut-on parler d’une œuvre, l’appréhender et la critique en faisant abstraction de l’environnement dans lequel elle est advenue ? (…)

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11ème Rencontres cinématographiques Palestine: Filmer C’est Exister (PFC’E) du 1er au 4 décembre 2022 à Genève

(…) Nous croyons connaître la situation entre la Palestine et Israël, puisqu’elle pèse sur la marche du monde depuis des décennies. Nous essayons de la cacher dans un coin très reculé de notre mauvaise conscience collective, se persuadant qu’il n’y a pas de solutions, reprenant l’idée de conflit – représentation qui implique deux côtés belligérants, avec des responsabilités plus ou moins équivalentes. Il suffit de regarder la programmation de PFC’E pour comprendre qu’Avi Mograbi a raison : le dessein de l’occupation, c’est avant tout s’approprier la terre et se débarrasser de ses habitants. (…)

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Cueilleurs (Foragers) de Jumana Manna ou l’illustration par l’absurde de la perniciosité de l’occupation

La cinéaste et artiste contemporaine palestinienne, née aux États-Unis et basée à Berlin, explore avec ses œuvres les signaux à bas bruit des rapports de force qui se jouent à travers la coercition économique, politique et juridique et ses effets sur la vie quotidienne des individus qui y sont soumis. Avec Cueilleurs (Al-Yad Al-Khadra ; Foragers), Jumana Manna poursuit sur ce terrain dans un documentaire mêlant archives télévisuelles, scènes reconstituées (reenactment) et scènes de la vie quotidienne. Avec un certain humour, celui de l’absurde, mais surtout avec une grande délicatesse, la cinéaste nous invite à la table de la résistance quotidienne d’un peuple opprimé jusque dans ses traditions culinaires et médicinales. (…)

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Le piège de Huda (Huda’s Salon) de Hany Abu-Assad – la double oppression subie par les femmes palestiniennes

Ce qui est fascinant dans le travail d’écriture de Hany Abu-Assad est qu’il expose une certaine binarité choses, sans pour autant la réduire au manichéisme du noir et blanc. Au contraire, sa représentation est si fine que l’on entre dans sa projection du monde par la multitude d’interstices qui tisse cette toile qui mène du bien au mal et vice-versa. (…)

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