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IFFR 2026 – Projecto Global de Ivo M. Ferreira : Après la révolution, le désenchantement

Dans le sillage de la Révolution des Œillets de 1974, le Portugal traverse une période de profondes mutations : l’euphorie révolutionnaire cède progressivement la place au désenchantement. C’est dans cet interstice historique qu’Ivo M. Ferreira situe Projecto Global, thriller politique consacré aux Forças Populares 25 de Abril (FP-25), mouvement de lutte armée actif entre 1980 et 1987. Son nom revendique explicitement l’héritage du 25 avril 1974, qui mit fin à la dictature salazariste, mais ses membres considèrent que la révolution a été « trahie » par le tournant vers la démocratie libérale et le capitalisme.

Projecto Global de Ivo M. Ferreira
Image courtoisie IFFR

À travers le destin croisé de Rosa, jeune comédienne progressivement happée par la clandestinité, et de ses camarades Queiroz et Jaime, le film explore cette zone grise où l’idéalisme révolutionnaire bascule dans une logique de violence.

Ferreira s’inscrit dans la tradition des grands thrillers politiques des années 1970–1980. Refusant tout manichéisme, il dissèque les contradictions internes d’un mouvement persuadé de défendre les acquis révolutionnaires, mais peu à peu piégé par sa propre radicalité, jusqu’à glisser vers la violence létale et la criminalité de droit commun pour financer ses actions ou organiser des exfiltrations.

Un des apports les plus intéressants du film réside dans l’irruption du passé colonial portugais. Des deux côtés — militants armés comme forces de l’ordre — nombreux sont celles et ceux qui ont combattu au Mozambique ou en Angola. Le capitaine du groupe a servi en Afrique ; le chef de la police l’y a connu ; Marlow était jeune policier à Luanda. Cette mémoire coloniale irrigue le récit et relie ces trajectoires antagonistes par un passé commun, complexifiant les lignes de fracture idéologique. La violence n’est pas née avec la clandestinité : elle s’inscrit dans une continuité historique.

Le récit s’organise autour d’un triangle amoureux. Rosa (Jani Zhao) et Jaime (Rodrigo Tomás), membres du FP-25, entendent défendre les droits des travailleur·euses et lutter contre ce qu’ils perçoivent comme un retour larvé du fascisme. Le film s’ouvre sur des formes d’engagement classiques – affichage, mobilisation – mais tout bascule lorsqu’un ouvrier se pend dans son usine, une pancarte autour du cou : « Je préfère mourir que voir mes enfants mourir de faim. » Face à ce geste désespéré, Jaime lance à Rosa : « Tu crois toujours que placarder des affiches peut régler cette situation ? » Ce moment agit comme un point de rupture : il franchit le pas vers la clandestinité, tandis que Rosa demeure encore dans la légalité.

La situation se complexifie lorsqu’on découvre que Rosa entretient une liaison avec Marlow (José Pimentão), policier chargé de traquer le FP-25. Personnage ambivalent, Marlow oscille entre amour sincère et volonté de possession. Cherche-t-il à sauver Rosa – ou à la soustraire aux autres ? La précarité de Rosa et de son fils s’accentue jusqu’à ce qu’elle choisisse à son tour la clandestinité, confiant son enfant à sa sœur.

Le « Projet Global » revendique d’abord des exécutions ciblées : hommes d’affaires, policiers, figures jugées oppressives. La violence est pensée comme stratégique, circonscrite, presque rationnelle. Mais l’engrenage s’emballe. Comme pour la RAF allemande, l’imaginaire des « grands soirs » se transforme en longue nuit de désagrégation.

À mesure que l’étau se resserre et que les arrestations se multiplient, les fractures internes apparaissent. Ferreira montre avec acuité les tensions entre branches exécutives et structures politiques : certain·es se radicalisent, d’autres prônent un infléchissement stratégique, voire une négociation. Les soupçons prolifèrent, la confiance se délite. Le combat extérieur se double d’une guerre interne.

Jaime et Rosa se retrouvent isolé·es, pris·es dans une mécanique qui les dépasse. Dans ces groupes clandestins, la tension vitale est permanente : Eros et Thanatos cohabitent, l’intensité affective nourrissant autant l’engagement que la destruction.

Marlow, quant à lui, tente d’arracher Rosa à l’emprise de son supérieur (Ivo Canelas), déterminé à démanteler l’organisation. Ce dernier n’est pas réduit à une figure autoritaire univoque : il confie qu’« avant 1975, [il] aurait pu être avec eux ». Même le père de Jaime, tout en offrant à son fils un refuge logistique, doute du sens de cette lutte : pour lui, le Portugal n’est plus sous le fascisme.

Les costumes (Lucha D’Orey), les décors (Nuno Mello) et la photographie (Vasco Viana) participent à une reconstitution d’une grande justesse. Le rythme épouse l’expérience clandestine : longues périodes d’attente, inertie pesante, puis surgissements brutaux de tension. La musique – entre chants révolutionnaires et composition originale – renforce cette immersion dans une époque où l’espoir et la désillusion cohabitent.

On pourra toutefois regretter une certaine dispersion narrative : la multiplication de personnages secondaires gravitant autour du trio principal engendre par moments une forme de confusion. Un resserrement dramaturgique aurait sans doute accru la puissance émotionnelle du film.

Questions politiques intemporelles

Entre engagement viscéral et impasses stratégiques, amitiés indéfectibles et trahisons intimes, Projecto Global interroge le prix à payer lorsqu’on s’accroche à un combat dont le sens s’érode. Sans jugement moral explicite, Ferreira laisse les spectateur·rices face à leurs propres interrogations.

En régime démocratique, la lutte armée peut-elle encore se justifier ? À partir de quel moment les formes légales d’opposition paraissent-elles insuffisantes ? Ces questions résonnent fortement aujourd’hui, alors que les frontières entre démocraties et tentations autoritaires se brouillent partout dans le monde.
Le film entre également en écho avec le climat politique portugais contemporain, marqué par la progression de l’extrême droite, notamment lors du second tour de la présidentielle de ce dimanche 8 février, opposant António José Seguro, candidat socialiste finalement élu, à André Ventura, leader du parti Chega.

Projecto Global ne tranche pas. Il montre. Et dans cette exposition des dérives comme des élans sincères, il rappelle que l’histoire révolutionnaire ne se divise jamais entre pureté et trahison, mais se construit dans des zones de friction où les convictions se heurtent au réel.

De Ivo M. Ferreira ; avec Jani Zhao, Rodrigo Tomás, José Pimentão, Isac Graça, Alyne Fernandes ; Portugal, Luxembourg ; 2026 ; 141 minutes

Malik Berkati

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