Louise de Charlotte Filou – Faire corps avec la révolte. Rencontre
En juin 2023, au Théâtre des Amis de Carouge, Charlotte Filou faisait surgir sur scène une figure historique incandescentement actuelle : celle de Louise Michel. Plus qu’un simple portrait historique, Louise se révélait être un acte théâtral vibrant, traversé par la pensée communaliste, le féminisme, l’anticolonialisme et une foi indéfectible en la justice sociale. Dans une mise en scène épurée, où le verbe devient souffle et la présence corps politique, la comédienne ne se contentait pas d’interpréter la « Vierge rouge » : elle semblait faire corps avec elle, ravivant une parole dont la modernité frappe autant qu’elle interroge.

© Antoine Courvoisier
Près de trois ans plus tard, alors que les tensions sociales et politiques n’ont cessé de s’intensifier dans le monde, Charlotte Filou reprend son spectacle pour deux représentations exceptionnelles : à la Salle Communale de Lancy, jeudi 19 février à 20h, puis au Théâtre François Ponsard (Vienne, France), mardi 24 février à 20h30. Plus que jamais, les mots de Louise Michel résonnent avec une acuité troublante : luttes sociales, fractures démocratiques, urgences féministes et écologiques semblent dialoguer directement avec ses écrits du XIXᵉ siècle.
À l’occasion de cette reprise, nous avons demandé à Charlotte Filou d’évoquer cette figure révolutionnaire, féministe et anticolonialiste, la construction du spectacle, et la manière dont le théâtre peut devenir un espace du commun — une percée sensible dans le tumulte du présent. Rencontre.
Louise Michel est une figure complexe, à la fois héroïque et humaine. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous, personnellement et artistiquement ?
Une boussole, une possibilité. Quelqu’un qui a réussi cette constance de tenir ses idéaux jusqu’à son dernier souffle. Je suis fascinée par cette force d’âme. Se fondre dans la peau d’une telle femme me galvanise, me recentre, m’aide à voir et tirer le meilleur de moi en tant qu’interprète. J’aime à croire qu’elle me transforme aussi un peu du dedans…
La pièce établit des parallèles avec la situation politique et sociale contemporaine. Est-ce que ces liens étaient évidents dès que vous êtes attelée à l’écriture, ou se sont-ils imposés au fur et à mesure de la construction du texte ?
J’ai établi la construction du texte en 2023, en pleine manifestations sur les retraites en France. Je sentais un élan et une unité extraordinaires, comme on n’en avait pas senti depuis longtemps dans les manifestations. La situation politique s’est tellement fragilisée depuis, en France, en Suisse, dans le monde. Nous avons plus que jamais besoin de la pensée communaliste.
Comment avez-vous sélectionné et assemblé les textes de Louise Michel pour construire le spectacle ? Quels critères ont guidé vos choix ?
C’était la partie la plus difficile. Le tri s’est fait au fur et à mesure. Je voulais qu’on sente l’intersectionnalité de ses luttes, qui est stupéfiante de modernité.
Avez-vous été surprise par la façon dont les thèmes portés par Louise Michel – féminisme, anticolonialisme, lutte des classes, antispécisme – semblaient directement parler à notre époque ?
Je trouve cela magnifique que les écrits de Louise aient pu traverser le temps. Cela arrivait à si peu d’écrivaines à son époque, surtout de gauche ! Quant aux sujets de fond qui persistent, faut-il en conclure que l’humanité n’apprend rien de son histoire ?
Comment voyez-vous le rôle du théâtre dans la réactualisation de figures historiques comme Louise Michel, surtout dans un contexte où les questions de justice sociale et d’égalité sont plus que jamais d’actualité ?
Une percée. Un espace vivifiant. Un lieu d’humilité, une aire de repos. Un lieu du commun.
En quoi ce projet a-t-il transformé votre propre vision du militantisme, du théâtre engagé, ou même de votre rôle en tant qu’artiste ?
Quand on sent qu’on touche au cœur des gens (pensée, philosophie, émotions) sans distinction de classe, on a tendance à vouloir recommencer. J’ai l’impression d’avoir saisi cela avec M’Pi et Jean-Louis et avec Louise, deux spectacles dont je suis l’initiatrice. C’est ma militance artistique.
Dans votre spectacle, on a l’impression que vous ne jouez pas Louise Michel, mais que vous faites corps avec elle. Qu’est-ce qui vous a permis de vous approcher au plus près de son esprit et de sa personnalité ?
Le travail, la répétition, les conseils avisés de mes camarades aidant à la mise en scène. J’ai rencontré grâce à elle la plus belle part de ma révolte contre les injustices. Celle qui n’attend rien en retour. Celle qui existe parce qu’il ne peut en être autrement.

© Antoine Courvoisier
Y a-t-il des écrits ou des aspects de sa vie que vous auriez aimé inclure, mais qui n’ont pas trouvé leur place dans cette version ?
Son romantisme passionné, son amitié amoureuse avec Ferré, ses écrits de poésie.
Il y a eu un accueil enthousiaste du public au Théâtre des Amis lors de la création : est-ce que cela vous a surprise et avez-vous eu des retours qui vous ont particulièrement marquée ?
Je me demande si l’émotion vive que généraient le spectacle et ses idées auprès des publics parvenait à remettre fondamentalement en question les actes des spectateur•ices, dans la vie publique, dans la vie citoyenne. S’iels se demandaient ce que serait aujourd’hui Louise Michel ? Si ce qui bouleverse chez elle et semble si évident comme chemin de vie – cette bonté, cette révolte – permet de remettre en question nos propres actes, toute notre vie.
Jeudi 19 février 2026 à 20h : Salle Communale de Lancy, (Lancy, Suisse)
Mardi 24 février 2026 à 20h30 : Théâtre François Ponsard, (Vienne, France)
Malik Berkati
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