Bardo: Falsa crónica de unas cuantas verdades, la nouvelle réalisation d’Alejandro Gonzalez Iñarritu, séduit ou agace, sans demi-mesure

Bardo: Falsa crónica de unas cuantas verdades, dernier film d’Alejandro González Iñarritu, a permis à son auteur de multiplier les casquettes puisqu’il l’a réalisé, écrit, produit, monté et composé ! Un véritable homme-orchestre !

Lauréat de nombreux Oscars, pour Birdman (The Unexpected Virtue of Ignorance, 2014) et The Revenant (2015), le réalisateur mexicain retrouve son pays, où il avait tourné Amores perros en 2000. Cette fois-ci, le Mexique sera pour lui le décor d’une production Netflix à la fois très ambitieuse et très personnelle.

— Daniel Giménez Cacho – Bardo, falsa crónica de unas cuantas verdades
© 2022 Ascot Elite Entertainment Group. All Rights Reserved.

On y suit les tribulations et les pérégrinations, souvent oniriques, de Silverio Macho (Daniel Giménez Cacho), un célèbre journaliste et documentariste de renom, vivant à Los Angeles, qui, après avoir été nommé récipiendaire d’un prestigieux prix international, est contraint de retourner dans son pays natal, ignorant que ce simple voyage le poussera à une limite existentielle insoupçonnée.

En effet, Silverio Gacho redoute ses retrouvailles avec son pays et ses compatriotes, ressasse le passé entre regrets et remords, communique avec les êtres aimés aujourd’hui disparus. Silverio Gacho plonge bien malgré lui dans une crise existentielle vertigineuse.

Comme on le comprend dès les premières séquences, Alejandro González Iñarritu, par le truchement de son alter ego, se lance dans une réflexion personnelle et intime, convoquant de nombreuses personnes de son passé et de nombreux personnages du passé du Mexique : les femmes de sa vie, un enfant mort à peine né, ses parents, mais aussi Hernán Cortés et les populations amérindiennes qu’il a massacrées, qui ressurgissent d’un champ de bataille boueux, la Malinche, à laquelle on reproche encore aujourd’hui son rôle ambigu auprès des Conquistadores, les Niños santos (les enfants saints), enfants et jeunes massacrés durant l’été 1969 par l’armée mexicaine et des agents fédéraux qui interviennent à Huahutla pour expulser les jeunes, étrangers et mexicains. Et, dans une rencontre improbable, Octavio Paz qui voit Cortés s’accaparer ses vers pour retourner l’Histoire en sa faveur …

Ces multiples fragments de l’histoire mexicaine, et par conséquent de l’histoire personnelle du cinéaste, apparaissent dénués de sens pour la plupart des spectateurs et des spectatrices (et pour certains journalistes !) qui y voient un exercice intellectuel prétentieux.

Mais pour qui connaît l’histoire de l’Espagne et de sa conquête des Amériques, Bardo: Falsa crónica de unas cuantas verdades résume en quelque deux heures quarante les maux, les rancunes, les affres des massacres souvent minimisés et occultés, les vicissitudes de l’histoire commune de l’Espagne et des royaumes qu’elle a anéantis, en l’occurrence ici, les Aztèques.

Tout au long de son périple personnel, tant géographique qu’onirique, Silverio Gacho se révèle un homme en pleine confusion en raison de son statut d’immigrant – il ne sent n’est ni d’ici ni de là-bas – et semble atteint du syndrome de l’imposteur, redoutant d’être hué et ridiculisé lors de la remise du prix sur lequel il préférera faire l’impasse.

Bardo, falsa crónica de unas cuantas verdades d’Alejandro Gonzalez Iñarritu
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Au public consentant et compliant, Bardo, Falsa crónica de unas cuantas verdades offre une expérience épique, immersive, aux résonances historiques, sociologiques, anthropologiques, politiques, poétiques, visuellement époustouflante et envoûtante.

Cette convocation des maux et des fantômes du passé peut aider à comprendre les dissensions entre les diverses communautés du Mexique actuel, entre les Mexicains restés au pays et ceux partis faire fortune aux États-Unis, entre envie, reproches, déception et stigmatisation.

À travers les errances et les débordements de Silverio, Alejandro González Iñarritu interroge des thématiques universelles comme l’identité, le succès, la mortalité, l’histoire du Mexique, l’immigration, le retour à ses racines, les liens familiaux, la perte d’un enfant. Quel choix judicieux que de confier le rôle principal à l’acteur mexicain d’origine ibérique Daniel Giménez Cacho pour incarner Silverio !

Alejandro González Iñarritu se confie sur la genèse de son film :

Il y a quelques années, j’ai soudainement réalisé que la route devant moi était beaucoup plus courte que celle que j’avais laissée derrière moi. Inévitablement, j’ai commencé à l’explorer à l’envers et à l’intérieur. Les deux chemins sont insaisissables et labyrinthiques. Le temps et l’espace s’entremêlent. Le récit qui compose « notre vie » n’est qu’un faux mirage construit d’événements vécus subjectivement par notre système nerveux limité.

La mémoire manque de vérité. Il ne possède qu’une conviction émotionnelle. C’est la vérité de cette émotion que je me suis mis à chercher dans l’énorme tiroir à chimères que j’ai emporté.

Je dois vous avertir à l’avance : je n’ai trouvé aucune vérité absolue. Seulement un voyage entre réalité et imagination. Un rêve.

À l’issue de la projection, on ressent le clin d’œil explicite d’Iñárritu pour Federico Fellini et son ou pour Eliseo Subiela et son El lado oscuro del corazónde (1992), en particulier dans la séquence d’ouverture et celle de clôture où la caméra suit un personnage volant dans l’immensité du désert, puis se poursuit avec un bébé qui, à la naissance, ne veut vivre qu’à l’intérieur vu « que le monde va mal » et est réintroduit dans le ventre de sa mère, scènes ponctuées par une inondation dans les wagons de métro, abruptement interrompue par l’information qu’Amazon veut acheter l’État mexicain de Basse-Californie.

Pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut donc aller découvrir le dernier opus d’Alejandro González Iñarritu dénué de préjugés et d’a priori, mais prêt à une découverte emplie de références judicieusement amenées et qui ouvrent le débat.

À Genève, Bardo: Falsa crónica de unas cuantas verdades est projeté au Cinéma Empire.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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