Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron, de Mariana Otero : une immersion passionnante dans l’optique et la vie trépidante du photoreporter

[MàJ: la critique avait été mise en ligne le 12 janvier 2021 lors de sa mise en ligne sur la plateforme suisse de VoD Filming. Nous republions exceptionnellement la critique, le film est à nouveau dans les salles romandes qui ont rouvert dans le respect des nouvelles mesures sanitaires édictées par le Conseil fédéral, N.D.L.R.]

Gilles Caron, photoreporter pour l’agence Gamma, disparaît brutalement au Cambodge en 1970 alors qu’il est au sommet d’une carrière fulgurante de photojournaliste. Gilles Caron a tout juste trente ans et parcourt les zones en conflit, laissant sa femme Marianne et leurs deux filles en bas âge, Clémentine et Marjolaine, en France.

— Gille Caron
©Fondation Gilles Caron – Image courtoisie trigon-film.org

En l’espace de six ans, Gilles Caron a été l’un des témoins majeurs de son époque, couvrant pour les plus grands magazines la guerre des Six Jours, mai 68, la désolation et la famine au Biafra, le conflit nord-irlandais, l’arrivée des Khmers rouges au Cambodge ou encore la guerre du Vietnam.

Lorsque la réalisatrice Mariana Otero découvre l’oeuvre de Gilles Caron, ce travail photographique retient son attention puisqu’un destin identique résonne entre celui des filles de Gilles Caron et le sien : la disparition d’un parent qui ne laisse derrière lui que des images à déchiffrer. C’est au moment où Mariana Otero finissait le montage de son documentaire A ciel ouvert (2013) que le scénariste Jérôme Tonnerre lui a fait parvenir la biographie du photographe Gilles Caron. En le feuilletant, la cinéaste a découvert de magnifiques photographies dont quelques-unes lui étaient familières (et aussi à nombre de spectateurs !) Mariana Otero se rappelle :

« Et puis je suis tombée sur les dernières pages du livre. Elles relatent la disparition soudaine de Gilles Caron au Cambodge en 1970. On y voit son dernier rouleau de photos, des adolescents cambodgiens, sourire aux lèvres, revêtant l’uniforme pour aller à la guerre. Entremêlées à ces images de reportage, deux petites filles en bonnet dans un jardin en hiver, ses deux filles Marjolaine et Clémentine. J’étais saisie. Je retrouvais comme en miroir, les dessins que ma mère peintre, Clotilde Vautier, avait faits de ma sœur et de moi-même enfants, peu avant sa mort en 1968 alors qu’elle aussi avait à peine trente ans. Ces photos, cet écho étaient comme un appel, une invitation à faire un film. »

Mariana Otero décide alors de se plonger avec méticulosité dans les 100 000 clichés du photoreporter pour lui redonner une présence, reconstituer le puzzle de sa courte et intense vie avec l’aide de ses filles et raconter l’histoire de son regard si singulier. L’aventure de Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron peut commencer !

Elle sollicite la femme – Marianne Montely – et les deux filles du photoreporter – Marjolaine Bachelot-Caron et Clémentine Seguin-Caron – qui fournissent un abondant matériel à la documentariste; Mariana Otero travaille avec l’aide d’un historien qui commente, en fonction des cadrages des photographies prises par Gilles Caron, les situations hors-champs – paysages, civils, etc. – que le photojournaliste a dû voir.

Mariana Otero a pour habitude de cadrer elle-même mais, dans ce documentaire, elle apparaît aussi comme protagoniste et a donc recouru à l’aide d’Hélène Louvart, opératrice. Ce travail de recherches assidues dignes d’une fourmiller a été soutenu de bout en bout par les filles de Gilles Caron, comme le souligne la réalisatrice :

« Et puis, très vite la famille a accepté de mettre à ma disposition sous leur forme numérique les 100 000 photos prises par Caron au cours de sa fulgurante carrière. Face à cette quantité gigantesque d’images, j’ai commencé par m’intéresser au reportage d’où est issue la célèbre photo représentant Cohn-Bendit face à un policier en 1968. Je voulais comprendre et reconstituer le trajet de Caron dans les quelques mètres carrés qu’il avait arpentés ce jour-là. C’est à ce moment-là, pendant le temps de cette recherche, alors que j’avais l’impression d’accompagner le photographe derrière son épaule que le désir du film est devenu évident, impérieux. »

Mariana Otero décortique, analyse, dissèque chaque cliché pour tenter de comprendre l’approche du photoreporter et nous fait revivre les manifestations de Mai 68 en analysant longuement la fameuse photographie de Daniel Cohn-Bendit, goguenard, défiant un policier et lui décochant un sourire juvénile; Gilles Caron a choisi la contre-plongée qui rend le policier encore plus menaçant. Cette photographie a fait le tour du monde et appartient désormais à l’inconscient collectif. Mais qui savait, à ‘époque de sa publication, que ce cliché avait été pris par un jeune photographe qui arpentait les pavés parisiens au cœur des défilés des manifestants ?

— Daniel Cohn-Bendit
©Fondation Gilles Caron – Image courtoisie trigon-film.org

Tout au long des conflits qu’il immortalise et dont il est un témoin en première ligne, Gilles Caron sent se raviver les images terribles que ses yeux et son cerveau ont accumulées durant la guerre d’Algérie. Les lettres que Gilles Caron envoyait à sa mère pendant son service, lues en voix off alors que des photographies du jeune homme en tenue militaire sont montrées, rappellent les tortures et les sévices auxquels il a assistés.

Mariana Otero nous rappelle, en les commentant, que Gilles Caron a passé son brevet de parachutiste civil et que c’est en tant que parachutiste qu’il a effectué son service militaire en Algérie. Les exactions commises en Algérie par les soldats français le hantent et Gilles Caron cherche tout au long de sa carrière, tel un fil conducteur, à témoigner de la détresse et de la misère des populations victimes de ces conflits et de ces guerres. Gilles a rejoint l’équipe fondatrice de Gamma : Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal.

Le documentaire est captivant, savamment monté, apportant un éclairage instructif sur les contextes des prises de ces photographies devenues emblématiques.

En scrutant avec une attention chirurgicale ces clichés dont elle égraine les numéros en feuilletant les planches, Mariana Otero cerne et fait la démonstration de la manière de Gilles Caron à se déporter sur le côté du focus, à choisir un angle qui met en valeur son sujet – comme la contre-plongée pour le portrait de Daniel Cohn-Bendit – avant d’appuyer sur le déclencheur et d’immortaliser un tableau pris au coeur de l’action.

Toutes les situations analysées et décortiquées par Mariana Otero apporte un éclairage nouveau sur des clichés dont, à première vue, on ne perçoit pas forcément les enjeux. Ainsi, quand elle reconstitue la chronologie des photos de Gilles Caron en 1967, en Israël pendant la guerre des six jours, aidée par l’historien Vincent Lemire qui commente ce que l’on voit, mais surtout ce que l0n ne voit pas dans les photographies de Gilles Caron : les déplacements du photographe à travers la vieille ville jusqu’au Mur des Lamentations alors que des soldats israéliens prient, la t’ete contre le mur. L’historien précise :

« C’est la première fois que ces Juifs pratiquants voient le Mur, le touchent. »

Ce périple nous entraîne au Vietnam, sur la colline de Dak To, l’une des batailles les plus dures de la guerre d’indépendance. Puis au Biafra en avril 1968, dans cette région qui fait sécession et réclame son indépendance au Nigéria. Il y retrouve son rival et ami Don McCullin, photographe pour le Sunday Times Magazine de Londres. Avec trois confrères photojournalistes, ils se retrouvent du côté des sécessionnistes et les mettent en garde face aux intentions de Nigéria. La famine sévit et ébranle les reporters occidentaux qui espèrent éveiller les consciences occidentales à leur retour. Début 1970, Giles Caron se rend au Tchad, dans le Tibesti, en compagnie de Raymond Depardon, Robert Pletge et Michel Honorin. Le quatuor y rencontre les rebelles Toubous. Tombés dans une embuscade, les quatre journalistes seront retenus un mois en détention par le gouvernement tchadien.

Marjolaine, la fille ainée de Gilles Caron, est présente dès le début du documentaire et commente, en voix off, les images, se questionnant sur les hors-champ que son père a parcourus et qui expliquent les cadrages de ses clichés. A la fin du documentaire Marjolaine et Mariana Otero se rendent cinquante ans après les émeutes entre Catholiques et Protestants, à Londonderry, munis des clichés pris par Gilles Caron. Le duo de femmes investiguent les rues de la ville pour y dénicher les lieux exacts photographiés par Gilles Caron. Elles finissent par rencontrer certains protagonistes de l’époque qui acceptent de témoigner à visage découvert sauf une personne qui redoute des représailles cinq décennies plus tard. Le tandem de femmes y retrouvent, photo à la main, ce célèbre cliché devenu où se campe une jeune fille blonde en minijupe seule avec son petit sac à main au milieu d’une place en pleine désolation, couverte de gravats laissés par les émeutiers. Ces rencontres avec les protagonistes des émeutes procurent des moments puissants, particulièrement émouvants, quand deux sœurs retrouvent la photographie de leur frère Jim, tué par balle à la veille de ses vingt-et-un – la minorité à l’époque – dans le bus qui qui le ramène de prison par les policiers britanniques. L’une des soeurs peinent à retenir ses larmes découvrant le cliché de ce frère dont elle n’ont quasiment pas de photographies.

Histoire d’un regard de Mariana Otero
© trigon-film.org

A l’image des chapitres du livre de la vie de Gilles Caron, le documentaire s’achève là où le photo reporter a disparu. En avril 1970, après la destitution de Norodom Sihanouk, Gilles Caron se rend au Cambodge et disparaitra sur la route numéro 1 qui relie le Cambodge au Vietnam, zone où de nombreux journalistes se sont déjà volatilisés, une région contrôlée par les forces de Pol Pot. Considéré comme officiellement disparu au Cambodge en 1970 à l’âge de trente ans après traversé le Méckong sur un bac, Gilles Caron ne sera plus aperçu et son corps évanoui à jamais. L’émotion est immense quand sa fille aînée prend le même bac pour fouler les lieux que son père a parcourus sans laisser de trace.

Les spectateurs se souviennent du film intitulé Camille, de Boris Lojkin qui, alternant photographies d’archives et film de fiction, rendait hommage à Camille Lepage, jeune photographe de guerre tuée en République Centre Africaine en 2014 à l’âge de vingt-six ans.

Avec Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron, le message est d’autant plus fort que ce sont les photographies du photojournaliste qui reconstitue les périples parcours dans sa brève vie et qui lui redonne vie, pour ses proches comme pour les spectateurs.

Le film est visible à partir du 12 janvier 2021 sur la plateforme VoD filmingo.ch

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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