Mostra 2022 : Blanquita, de Fernando Guzzoni, présenté dans la section Orizzonti, livre, à travers un film de fiction très réussi, une enquête troublante au cœur d’un scandale pédophile, inspirée de faits réels

Le film s’ouvre avec une jeune fille qui retourne à la maison d’accueil d’où elle s’est échappée quand elle avait seulement quatorze ans. Elle frappe à la porte, tenant dans ses bras son bébé, une fillette. Un prêtre d’un certain âge, le Père Manuel, l’accueille et la reprend dans la maison. On apprend qu’il s’agit de Blanca (Laura López), âgée de dix-huit ans, qui est pensionnaire d’un foyer d’accueil pour mineurs dirigé par ce prêtre bienveillant et protecteur, le Père Manuel (Alejandro Goic).

— Laura López – Blanquita
Image courtoisie La Biennale di Venezia

Un scandale sexuel public impliquant un homme d’affaire influent, Pablo Kahn, met la maison d’accueil sous les feux des projecteurs quand Carlinga, un garçon de quatorze ans, drogué au crack, et le principal témoin de l’affaire, y est envoyé par les services gouvernementaux durant l’enquête. Le garçon a été abusé à moult reprises et est profondément traumatisé. Le cas se complique, les médias s’en mêlent. Une nuit, après avoir écouté le témoignage de l’adolescent, Blanca révèle qu’elle aussi a été kidnappée et violée aux fêtes de Pablo Kahn.

Blanquita, comme le père l’appelle affectueusement, se retrouve témoin clef d’un scandale impliquant des enfants, des politiciens et des hommes d’affaires riches qui se livrent à des soirées sexuelles. Pourtant, plus les enquêteurs posent de questions, moins le rôle de Blanca dans le scandale semble clair. Dans ces circonstances, le prêtre, en inconditionnel défenseur des plus faibles, dénonce ces soirées pédophiles. Vu ces graves accusations de pédophilie, d’abus, de viols avec des pratiques sexuelles sordides, vidéos à l’appui, le prêtre Manuel est rapidement menacé, mais reste vaillent malgré les intimidations qui se multiplient. Au fil des questions posées, des doutes surgissent et sèment subtilement, grâce à un scénario rondement maîtrisé, la confusion dans l’esprit des spectateurs.

Le film, réalisé par Fernando Guzzoni, à qui l’on doit Carne de perro (Viande de chien, 2012), Jesús (2018, Petit criminel), met en vedette Laura López, Amparo Noguera et Alejandro Goic dans les rôles principaux. Il s’agit du seul film chilien sélectionné pour concourir dans la catégorie Orizzonti, à la Mostra de Venise.

Fernando Guzzoni commente son long métrage :

« Le film s’inspire de l’affaire Spiniak, qui a révélé un réseau de prostitution d’enfants et de pédophilie dirigé par un puissant homme d’affaires chilien. Ainsi, il est devenu l’un des cas les plus bruyants et déroutants de l’histoire judiciaire, politique et journalistique chilienne des quinze dernières années. »

L’affaire Spiniak a déclenché une procédure judiciaire initiée au Chili en 2003 pour viols, prostitution d’enfants et production de matériel pornographique. L’homme d’affaires Claudio Spiniak a été reconnu coupable des accusations et a été emprisonné pendant une décennie dans la prison de haute sécurité de Santiago. Cette affaire a défrayé la chronique et a ébranlé le Chili en raison de l’implication présumée de trois sénateurs, finalement disculpés, et « en raison du comportement contraire à l’éthique de divers médias journalistiques dans le traitement de cette affaire », précise le dossier de presse.

Fernando Guzzoni s’est plongé dans les méandres de cette affaire, entamant une recherche approfondie, passant au peigne fin de nombreux reportages, de multiples dossiers judiciaires et des interviews. Au fil de ses recherches poussées, le cinéaste s’est intéressé au témoin clef de cette affaire comme il l’explique :

« Il y avait un personnage dans cette histoire malheureuse qui m’a le plus fasciné : Gema Bueno, « le témoin clef », « la mineure », Sema Malo. Une jeune fille de vingt ans, qui a divisé l’opinion publique et tenu la nation en haleine pendant neuf mois. Elle s’est finalement retrouvée derrière les barreaux, mais la société était déchirée par son cas. Cette histoire s’inspire de ces événements, mais je les ai transformés en un mélodrame dans lequel les médias jouent un rôle important dans la description de la tragédie des victimes, des meurtres et des abus d’enfants par des personnes puissantes. Rien dans ce cas n’est ce qu’il semble être. »

Pour Blanquita, Fernando Guzzoni souligne avoir fait une œuvre de fiction, s’inspirant d’éléments réels de l’affaire, pour développer une histoire autonome qui aurait pu se dérouler dans de nombreux pays différents. En suivant les méandres de l’enquête, on songe inévitablement à l’Affaire Dutroux et encore plus à L’affaire d’Outreau pour le rôle très discutable des médias.

Avec Blanquita, Fernando Guzzoni livre aux spectateurs une enquête sur la vérité et son interprétation, la duperie, l’éthique et la morale. Le récit suit la protagoniste, filmée au plus près de son corps ou de son visage, impliquant le public de plein fouet dans les affres de sa vie marquée par l’abandon constant des institutions mêmes qui promettaient de la protéger. Livrée aux vices d’un monde censé la préserver, sans repères et délaissée, Blanquita atteint ses limites mais cherche sa revanche par le biais de son témoignage contre les puissants qui l’ont broyée.

Le cinéaste de préciser :

« Mon but était de présenter un personnage confronté au scepticisme des uns et au dévouement aveugle des autres, sans jugement. L’histoire de quelqu’un qui dit la vérité ou qui adapte peut-être ses émotions pour survivre, par plaisir, par amour, par nécessité ou narcissisme. »

Blanquita se déroule comme une enquête suivant les victimes en alternant leurs témoignages avec les auditions des présumés coupables, le tout livré par une fine et subtile observation de l’âme humaine, de ses parts de lumière et d’ombre. Au fil du récit, Fernando Guzzoni parvient à faire évoluer ses personnages et à faire avancer l’opinion des spectateurs. Jouant avec des plans séquencés qui structurent une construction temporelle fidèle au déroulement des témoignages et des auditions, le cinéaste recourt à une photographie dont les tonalités obscures confèrent au film l’horreur de ce qui est dénoncé. Ponctuellement, la musique, lancinante, martèle des rythmes scandés, anxiogènes qui amènent les spectateurs à ressentir les tourments que vivent les victimes.

À la fin de la projection, le trouble et la confusion règnent dans l’esprit des spectateurs : Fernando Guzzoni a rendu son récit si vraisemblable qu’on en oublie qu’il s’agit d’une fiction ! Mais une fiction inspirée d’une histoire bien réelle !

Firouz E. Pillet, Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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