Cannes 2021 : Moneyboys, de C.B. Yi, présenté dans Un certain regard, dépeint les affres existentiels d’un prostitué homosexuel dans le sud de la Chine

Présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021, Moneyboys, de C.B. Yi ose traiter d’un sujet particulièrement tabou dans la Chine contemporaine : la prostitution masculine.
Pour subvenir aux besoins de sa famille, le jeune Fei, originaire d’un petit village pêcheurs du Sud de la Chine, se prostitue dans les grandes villes et finit par s’établir à Shenzhen. Fei gagne donc sa vie comme Moneyboy. Son monde s’effondre lorsqu’il se rend compte que sa famille accepte son argent mais pas son homosexualité; elle lui interdit de retourner au village pour les funérailles de son grand-père. Le cœur brisé, Fei lutte pour écrire un nouveau chapitre de sa vie.

Moneyboys de C.B. Yi
Image courtoisie Festival de Cannes

Le réalisateur, scénariste et producteur sino-autrichien C.B. Yi a immigré en Autriche à l’âge de treize ans et a poursuivi ses études à la Vienna Film Academy sous la direction de Michael Haneke et Christian Berger. Son premier long métrage, Moneyboys, décrit avec exactitude, plongeant les spectateurs en immersion aux côtés de Ko, le choc culturel entre les métropoles urbaines et les villages ruraux de la Chine contemporaine. Par le biais du regard d’un jeune prostitué, Fei, le public découvre progressivement cette réalité avec ses agitations et ses angoisses.

Moneyboys détaille avec la précision d’un documentaire la situation très spécifique de la migration d’un jeune homme de la Chine rurale vers un grand centre urbain, synonyme de tous les possibles. Cependant, si C. B. Yi décortique le chemin personnel de Fei, le message de son film s’avère universel comme l’a souligné le cinéaste dans un communiqué :

« Moneyboys traite des relations interpersonnelles qui pourraient se produire dans de nombreux endroits du monde ».

À l’esthétique soignée, travers par une musique lancinante récurrente qui accompagne es scènes les plus contemplatives, Moneyboys semble initialement un film LGBTQI+ avec une première séquence dans un salon où Fei, de toute évidence, stressé, et un client, très décontracté, prennent un verre d’alcool ; s’ensuivent diverses scènes, d’abord dans un karaoké aux décorations et couleurs pop art. Puis, un ami, qu’il présente comme son cousin, vient chercher Fei en moto et ils partent pour une virée shopping, une croisière aux couleurs vives, des soirées et des fêtes, et, bien sûr, des scènes de sexe filmées sans aucun exhibitionnisme.
Mais, très rapidement dans le film, on comprend que le sexe tarifé est, certes, le plus vieux métier du monde mais loin d’être le plus sûr : Fei, assis aux côtés d’un client, Monsieur Bao, est interpellé par un ami qui se prostitue aussi et qui le met en garde par rapport aux pratiques de cet homme. Fei ignore les avertissements de son ami et part avec ce client. Le lendemain matin, on le retrouve mal en point, apportant le petit-déjeuner à son ami qui l’avait averti mais C.B. Yi demeure pudique et se contente de suggérer sans nous avoir confrontés à ce qui s’est passé avec le client; on le suppose uniquement.

Dans un premier temps, C. B. Yi adopte cette façon délicatement distanciée de suivre les activités de Fei.

Situé dans le sud de la Chine, bien qu’ayant été tourné à Taïwan, Moneyboys distille les contrastes dès les premières séquences : la pauvreté du monde rural aux excès et au consumérisme de la ville. Les couleurs vives des néons des discothèques et des bars à karaoké, les chemises hawaïennes bariolées, une succession d’images colorées qui suggèrent une ambiance de fête, des images qui contrastent avec l’immobilité du cadre et une caméra qui observe avec une certaine distance respectueuse.
Cette approche de C. B. Yi est particulièrement judicieuse pour refléter les multiples facettes de Fei, jeune homme attrayant et élégant qui fait un choix de vie difficile à assumer dans son pays où la police n’a de cesse de le surveiller, étant constamment à ses trousses et essayant de réprimer la prostitution masculine en Chine. Inéluctablement, Fei les fuit, tentant de semer les pistes pour leur échapper et se retrouve constamment en mouvement.

Fei passe du statut incertain d’une jeune recrue, livré à des clients plus ou moins recommandables, au statut de gigolo officiel sous la tutelle de Xiaolai (JC Lin), un arnaqueur de rue et à succès dans la grande ville. Soumis à la volonté et à tous les caprices de Xiaolai, Fei l’accueille en épouse dévouée, se précipitant avec un cintre pour suspendre sa veste et s’agenouillant aussitôt pour lui mettre des pantoufles et lui servir une tasse de thé. Mais, dans les scènes d’amour assez brutales où Xiaolai prend son plaisir sans trop se soucier de celui de Fei, ce dernier semble crispé, attendant avec placidité la fin des ébats de son mentor. Fei ne semble jamais autorisé à être lui-même.

Dans une scène très colorée, Xiaolai et Fei sont invités au mariage de façade de Xiangdong, un ancien compagnon de prostitution, avec une jeune femme, Lulu, choisie par la famille. À travers la scène de ce mariage, les spectateurs comprennent toute l’hypocrisie de la société chinoise face à l’homosexualité, et qui plus-est, face à la prostitution masculine. Une hypocrisie dénoncée par les propos de Xiaolai qui clame haut et fort : Xiangdong a trouvé une femme pour faire ce mariage de convenances et calmer les velléités de sa famille. Xiaolai provoque, exigeant ds jeunes mariés qu’ils trinquent ensemble et qu’ils échangent leur premier baiser à la plus grande crispation des concernés et de la famille.

La tristesse et la résignation de Fei imprègne le film dès que le jeune effectue un retour sur ses terres d’origine et que le cinéaste dévoile les relations difficiles de Fei avec sa famille, une famille qui vit grâce à la générosité du jeune homme qui leur envoie régulièrement de l’argent mais qui le rejette à cause de son mode de vie. La caméra de B. C. Yi accompagne Fei dans son périple qui semble presque un pèlerinage alors qu’il rentre dans son village, mais le batelier du bac qui effectue la traversée de la rivière pour amener les gens au village ne le reconnaît pas et le prend pour un touriste, essayer de l’arnaquer financièrement. Fei se rend auprès de sa famille pour rendre hommage à son grand-père mourant et pour se recueillir, avec sa sœur, la seule personne qui soit clémente avec lui, sur la tombe de leur défunte mère. Procédant une cérémonie intimiste sur la tombe de leur mère, sa sœur rassure l’âme de leur mère en lui disant combien Fei aide financièrement la famille et contribue aux soins du grand-père moribond. Incitant Fei à s’exprimer à son tour, celui-ci demande pardon à leur mère pour n’avoir pas été présent alors qu’elle était sur le point de mourir et pour ne pas être le fils tant espéré.

Lors d’un repas familial, l’oncle de Fei le prend violemment à parti, remettant en question la source de son argent et le tenant pour responsable de la maladie du grand-père. Ils vivent sans soucis pécuniaires et dépensent l’argent de Fei sans scrupule, prétendant auprès des villageois que cette source de revenu est dignement gagnée. Cette situation est d’une telle hypocrisie et tout autant intolérable pour Fei, qui se remet en route, que pour les spectateurs.

Fei repart pour la ville par son ami d’enfance Long (Bai Yufan), et une relation naît et s’épanouit bientôt entre eux, avec Fei maintenant dans le rôle de protecteur. L’arrivée du copain d’enfance ajoute du piquant aux relations ds deux jeunes hommes. L’irruption de Xiaolai dans la vie de Fei, qui le considère toujours comme l’amour de sa vie, remet en question son histoire naissante avec Long. Xiaolai est marié et a trois enfants mais n’a jamais oublié Fei. Entre deux amours, le coeur de Fei balance : Fei hésite, puis refuse de s’engager émotionnellement. La photographie, signée Jean-Louis Vialard, peaufine l’esthétique – Fei allongé sur les genoux de sa sœur qui le conseille en lui prodiguant des conseils, Wei et Long dansant dans une discothèque aux couleurs rose fluo, Fei et Long dans un restaurant aux lanternes rouge vif – alors que CB Yi crée un effet de distanciation en plaçant les spectateurs dans l’état d’esprit de son protagoniste.

Moneyboys de C.B. Yi
Image courtoisie Festival de Cannes

Ko porte le film en tant en incarnant Fei avec une palette impressionnante de nuances dans les attitudes et des expressions du visage. Quant à la distribution, ce premier volet met en vedette les Taïwanais Kai Ko et J.C. Lin et les acteurs chinois Bai Yuan et Chloe Maayan, qui incarne trois personnages différents.

Si Moneyboys ne se prétend pas autobiographique, on peut se demander quel est le degré d’éléments personnels dans ce film vu que C. B. Yi est né dans un petit village de pêcheurs en Chine continentale et raconte à quel point sa jeunesse là-bas a été formatrice :

« Avoir grandi dans la campagne chinoise est lié à tant d’expériences qui ne sont pas visibles en vivant en Europe, mais que je porte en moi comme une langue maternelle qui n’a pas été parlée depuis longtemps ».

Après ce premier volet, C. B. Yi envisage le film dans le cadre d’une future trilogie qui étendra le monde et les histoires de Moneyboys.

Vu la réussite de ce premier chapitre, on se réjouit de découvrir les suivants !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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