Hope Gap de William Nicholson : la dérive d’un mariage et un héritage parental lourd à porter pour le fils unique de la famille

Jamie (Josh O’Connor) est de retour dans sa ville natale, la bourgade côtière de Seaford, pour rendre visite à ses parents, Grace (Annette Bening) et Edward (Bill Nighy). Edward et Grace sont des intellectuels – il est enseignant d’histoire et vérifie les faits de manière obsessionnelle et compulsive sur Wikipédia, elle est retraitée en train de regrouper des poèmes pour constituer une anthologie de poésie. Alors que l’on découvre Grace marchand au bord de la plage, au lieu-dit Hope Gap, où se remémore Jamie, alors enfant,  y jouant, elle déclame quelques vers. Mais si le calme semble régnaer sur les côtes verdoyantes au bord de ces falaises qui surplombent la mer qui s’étend à perte de vue, la tempête n’est pas loin.

— Annette Bening et Bill Nighy – Hope Gap
© Ascot Elite Entertainment Group

La caméra nous laisse découvrir Edward (Bill Nighy) et Grace (Annette Bening), le couple central du scénariste et réalisateur William Nicholson, dans une intimité routinière faite d’automatismes : elle lui réclame une tasse qu’elle ne finit jamais, elle est bavarde et intempestive,  fait les questions et les réponses alors qu’il demeure taciturne, se contentant de décorer son bureau de figurines historiques. Les habitudes ont forgé un quotidien que ni Grace ni Edward ne remettent en question, évoluant dans des mondes parallèles se jouxtant mais ne communiquant plus.

Le début du film nous les dévoile à un moment charnière de leur relation, à la fin de leur vie commune devenue trop évidente pour l’une, trop insatisfaisante pour l’autre. Cette réunion familiale qui s’annonçait sous d’heureux auspices prend une tournure imprévue et dramatique lorsque son père lui annonce qu’il quitte sa mère pour une autre femme à la veille de leurs vingt-neuf ans de mariage. Cette annonce est un véritable séisme pour Jamie qui comprend alors qu’il va devoir aider sa mère à encaisser le choc et à surmonter cette épreuve. Le fils ne s’attendait pas à une telle annonce, sa mère encore moins. Elle sombre dans la folie et la mélancolie d’une vie de couple perdue.

Jamie n’avait pas prévu de rester à Seaford mais change ses projets pour y revenir chaque fin de semaine, histoire de veiller sur sa mère, une mission de tous les instants. Sombrant de plus en plus dans la dépression et la folie, Grace semble de plus en plus agitée, imprévisible, recourant à des stratagèmes multiples pour attirer à nouveau l’attention d’Edward –  retourner la table, adopter un chien qu’elle prénomme Eddie, rôder en voiture autour de la maison de sa rivale et jusqu’à débarquer dans le salon de celle-ci où Edward, planté dans la lecture d’un livre, en est extirpé par les vociférations de son ex-femme.

Hope Gap est d’abord une pièce de théâtre, The Retreat from Moscow, écrite par William Nicholson en 1999 et qu’il a choisit de porter sur grand écran en 2019. Dès la séquence d’ouverture sur les falaises du Sud de l’Angleterre, la photographie est lumineuse, les tons picturaux et le rythme contemplatif, lent, accompagné de vers déclamés par la voix off d’Annette Benning.

— Annette Bening et Josh O’Connor – Hope Gap
© Ascot Elite Entertainment Group

Hope Gap traite d’une séparation douloureuse lors de laquelle l’un décide de mettre un terme à une relation qu’il définit en prononçant cette phrase lapidaire : «Toutes ces années, je me suis trompé de train.» Séparation, douleur, tristesse,  colère mais aussi résilience et reconstruction : ce sont les thèmes subtilement abordés par William Nicholson dans ce film. Le cinéaste et scénariste en parle si bien, avec finesse, avec sensibilité et avec justesse car il parle de sa propre expérience lorsque ses parents se sont séparés après trente-trois ans de mariage. Basé sur son ressenti douloureusement empirique, le récit traite de la famille qui éclate, de l’enfance perdue mais surtout du lourd héritage que livre les parents à leur enfant qui se retrouve parentalisé du jour au lendemain, devant veiller sur sa mère. Les rôles sont inversés et conduisent Jamie à une succession d’échecs sentimentaux vu sa difficulté à nouer des liens et entretenir une relation stable avec une femme. En filigranes, on perçoit la lourdeur de l’héritage familial.

Hope Gap a connu sa première mondiale au Festival international du film de Toronto en septembre 2019. Pour une fois, le public helvétique est chanceux et peut découvrir ce film touchant et poétique six mois avant leurs voisins français !

Firouz E. Pillet

© j:mag Tous droits réservés

Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

Firouz Pillet has 437 posts and counting. See all posts by Firouz Pillet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*