Kokuho – Le Maître du Kabuki : la grâce au prix de soi
Nagasaki, 1964. Un jeune garçon, Kikuo, voit son père, chef yakuza, tomber sous les balles de rivaux. Sous protection, il est recueilli par Hanjiro, monstre sacré du kabuki. Commence alors une odyssée de plus de cinquante ans, où l’art se mêle au sang, la tradition à la trahison, et la quête de perfection à la chute. Kokuho – Le Maître du Kabuki, de Lee Sang-il, est une fresque envoûtante, une plongée dans les coulisses d’un théâtre aussi codifié que cruel, où le talent ne suffit pas : il faut naître dans la bonne lignée, ou être prêt à tout sacrifier. Un succès colossal au Japon, avec plus de 12 millions de spectateurs et spectatrices, le film confirme que le kabuki, souvent perçu comme un art élitiste, reste profondément ancré dans l’inconscient collectif nippon.

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Le choix de Nagasaki comme point de départ n’est pas anodin. En 1964, la ville porte encore les stigmates de la bombe atomique, mais elle est aussi en pleine reconstruction, tiraillée entre un passé traumatisant et un avenir incertain. Ce contexte historique imprègne chaque plan du film, chaque choix des personnages, et surtout cette quête désespérée de Kikuo pour se réinventer, comme si son destin était lié à celui d’une ville – et d’un pays – en train de renaître de ses cendres.
Dès les premières minutes, le film pose son décor : un monde où la violence et la beauté coexistent, où les tatouages des yakuzas répondent aux maquillages des onnagata – ces acteurs masculins spécialisés dans les rôles féminins. Compliqué à suivre au début, avec les noms personnels, les noms de scène et les titres qui s’entremêlent, le spectateur doit s’accrocher pour distinguer les enjeux. Kikuo, interprété avec une intensité déroutante par Ryô Yoshizawa, est un outsider, un fils de gangster sans héritage artistique. Pourtant, Hanjiro (Ken Watanabe, impérial) voit en lui un prodige, un onnagata né, capable d’absorber l’art comme une éponge et d’incarner la féminité sacrée avec une intensité que son propre fils, Shunsuke (Ryūsei Yokohama), n’égalera jamais.
Très classique dans sa structure – événement initial, ascension, chute, rédemption –, le film adapté du roman de Shuichi Yoshida explore la filiation, la rivalité, et surtout le prix de la gloire. Kikuo et Shunsuke forment un duo aussi fusionnel que destructeur. Leur amitié, puis leur rivalité, est le cœur battant du récit. Shunsuke, héritier légitime mais moins doué, voit en Kikuo un usurpateur. Kikuo, lui, brûle de prouver qu’il mérite sa place, quitte à trahir, mentir ou se perdre.
Lee Sang-il filme cette tension avec une précision chirurgicale. Les scènes de répétition, où Kikuo s’épuise à maîtriser chaque mouvement, sont à la fois hypnotiques et glaçantes. Malgré les 174 minutes du film, on est emporté, envoûté, sans envie de quitter cette bulle de beauté et de grâce. Les scènes de kabuki, elles, sont des moments de pure transcendance, où le temps semble suspendu. Le réalisateur capture chaque geste, chaque regard, révélant la face sombre d’un art qui se consume pour atteindre la perfection. Cette grâce, pourtant, n’est jamais gratuite.
La rivalité entre Kikuo et Shunsuke dépasse la simple jalousie : c’est un conflit de classe. Shunsuke incarne l’ordre établi – il a le droit d’échouer. Kikuo, lui, n’a pas ce luxe. Quand il hérite du nom de Hanjiro, c’est une victoire empoisonnée. La presse le traîne dans la boue : « Fils de yakuza », « usurpateur », « illégitime ». La société japonaise se révèle impitoyable.
Kikuo paie le prix fort. Son ascension est fulgurante, mais chaque victoire est une malédiction. Ostracisé, il se produit dans des restaurants minables avant de renaître de ses cendres. Il deviendra Kokuho – un « trésor national vivant » –, mais perdra tout le reste : sa famille, ses amis, sa dignité. La rédemption, quand elle vient, est amère. Le dernier plan, où il danse enfin libre, est à la fois sublime et terrifiant : il a tout sacrifié pour retrouver cette sensation de transcendance qu’il avait connue à 15 ans en regardant le précédent « trésor national » danser.
Kokuho est bien plus qu’un film sur le kabuki. C’est une métaphore de la société japonaise, où la tradition étouffe l’individu et où le sang prime sur le mérite. Lee Sang-il évite le piège du folklore et signe une œuvre à la fois magnifique et cruelle, où la beauté le dispute à la douleur. Ryô Yoshizawa, dans le rôle de Kikuo, est époustouflant – on voit chaque effort, chaque déchirure. Et quand il danse, on comprend pourquoi il a tout sacrifié : parce que la grâce, parfois, est la seule réponse possible à la violence du monde.
de Lee Sang-il; avec Ryō Yoshizawa, Ryūsei Yokohama, Ken Watanabe, Soya Kurokawa, Keitatsu Koshiyama, Mitsuki Takahata, Nana Mori ; Japon; 2025; 174 minutes.
Malik Berkati
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