Careless Crime (Jenayat-e bi deghat) de l’iranien Shahram Mokri – Un film est un film est un film !

Shahram Mokri, tel un prestidigitateur, ouvre avec virtuosité les portes de l’espace et du temps pour nous conter une histoire de cinéma et de politique affranchie de sa frise chronologique et régionale. Habitué à tisser son fil narratif sur le jeu de répétition et d’absence de linéarité, avec une caméra qui glisse sur les personnages et les groupes qu’ils forment (Fish and Cat, 2013, Prix spécial du jury pour la créativité dans la section Orizzonti à la 70e Mostra de Venise ; Invasion (Hojoom), 2017, présenté à la Berlinale dans la section Panorama), le réalisateur iranien parvient ici à quitter l’espace expérimental du cinéma et proposer un film toujours singulier, mais à l’univers plus tangible. Le film a remporté le Prix du meilleur scénario de la critique indépendante à la Mostra 2020, le Bisato d’Oro.

Careless Crime (Jenayat-e bi deghat) de Shahram Mokri
Image courtoisie trigon-film

Alors que pour Gertrud Stein, « une rose est une rose est une rose », il semblerait que pour Shahram Mokri, un film est un film est film. Les mises en abîme cinématographiques, constantes et vertigineuses, stimulent l’attention, contrebalancent la langueur narrative ayant pour point d’accroche une histoire réelle. En 1978, juste avant la Révolution iranienne, de nombreux cinémas furent incendiés pour protester contre la politique occidentale du Shah Mohammad Reza Pahlavi. L’incendie du cinéma Rex d’Abadan le 19 août 1978 provoqua plus de 400 morts dans des circonstances qui n’ont jamais été complètement élucidées ; on y projetait Le Cerf (Gavaznha, 1974) de Masoud Kimiai.
La scène d’ouverture de Shahram Mokri se déroule dans un cinéma dont on aménage les sièges pour que la salle puisse accueillir plus de public en vue de la projection de Careless Crime – oui le film que nous voyons ! Le directeur et ses deux collaborateurs discutent des détails, comme les sorties de secours, les poignées aux portes, l’ouverture des portes vers l’intérieur/extérieur… la caméra glisse subrepticement vers l’écran, le directeur lance l’extrait du film qui nous projette dans les montagnes, nous entrons, tels des méta-spectateurs, dans le récit de militaires qui cherchent un missile qui n’a pas explosé. À partir de là, l’espace-temps va se fondre sous nos yeux : des citations glaçantes du dossier d’instruction sur l’incendie (portes sans poignées, la cabine de projection aspergée d’essence, le camion de pompier arrivé avec un réservoir d’eau vide, les portes verrouillées, toutes bloquées de l’extérieur sauf celle bloquée de l’intérieur par les corps entassés, aucun.e employé.e du cinéma présent.e, etc.) suivies de l’apparition de Takbali (Abolfazl Kahani), jeune drogué qui cherche mollement celui qui doit lui vendre des comprimés, en dollars, dans le Musée du Cinéma. Ici, déjà, le temps du déroulé s’est perdu : Takbali est l’un des quatre attentateurs du Rex. Déambulant avec lui dans le musée, on entend, dans un écho quantique, l’histoire de ce crime racontée aux visiteur.euses du présent.

Careless Crime est un film éclaté dont on récolte, sans s’en rendre compte, les fragments grâce à un travail de montage subtil – effectué par le cinéaste –  et une caméra fluide tenue par Alireza Barazandeh. Les lignes de temps se nouent au fil des rencontres qui ne semblent se heurter à aucune entrave spatio-temporelle. Il y a des boucles de scènes qui se forment telle une farandole et ajoutent, à chaque récursivité des références, un élément. Le feu est omniprésent, en tant que substance organique narrative, mais il revient aussi régulièrement par la bande, de manière inattendue – des extraits de films muets d’Harold M. Shaw, qui intégrait toujours un feu dans ses œuvres, lui-même étant décédé dans l’incendie de son véhicule après un accident ; l’ironie de ce destin est poussé à son paroxysme par Shahram Mokri et son co-scénariste Nasim Ahmadpour, lorsque l’on sait que Shaw a réalisé en 1912 un film intitulé The Crime Of Carelessness !

— Abolfazl Kahani – Careless Crime (Jenayat-e bi deghat)
Image courtoisie trigon-film

Les deux auteurs nous entraînent dans un univers un peu hallucinatoire, sans le côté hystérique que nombre de productions du genre peuvent avoir, dans le plus grand calme, avec une détermination perceptible, impérieuse.
Il s’agit ici de cinéma, dans son art, mais aussi dans sa projection et sa perception –  certain.es spectateur.trices de Careless Crime ou Le Cerf, on ne sait plus trop bien, s’assoient au cinéma sans savoir ce qu’ils et elles vont voir, d’autres se plaignent que c’est encore un film « de festival », d’autres sont cinéphiles. Ce public est aussi, en tant qu’entité, un lieu de rencontre pour des jeunes gens qui se croisent, travaillent ou étudient ensemble, vont au cinéma ensemble, sans que les questions de genre ne posent problème. Mine de rien, Shahram Mokri lève le voile de manière rafraîchissante sur les relations hommes-femmes sans jamais en faire un sujet manifeste.

Plus on avance, plus les réalités et les temporalités s’entrelacent dans un canevas serré : on est dans trois films, celui de celles et ceux qui le projettent, qui le regardent et qui le font. Loin de tomber dans les travers du fourre-tout-conceptuel, le cinéaste iranien magnifie son parti-pris car, si on entre dans plusieurs parallèles et croisements, des effets de miroir et de double, il n’en reste pas moins évident que le passé revisité par Shahram Mokri nous parle du présent et du jeu de dupe symbolisé par l’immense marionnette qui vend ses comprimés à Takbali contre une de ces petites faveurs qui, peut-être, changent le cours de l’Histoire…

De Shahram Mokri; avec Babak Karimi, Razie Mansori, Abolfazl Kahani, Mohammad Sareban, Adel Yaraghi, Mahmoud Behraznia, Behzad Dorani; Iran; 2020; 134 minutes.

Sortie Suisse romande : 13 octobre 2021.

Malik Berkati

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