Locarno 2021 : Vortex, de Gaspar Noé, ausculte la décrépitude et la démence progressive au sein d’un couple d’octogénaires

Vortex a été présenté en séance spéciale sous le label Cannes Première au Festival de Cannes 2021 et a été projeté sur la Piazza Grande de Locarno sur la Piazza Grande le dimanche 8 août. Gaspar Noé a coutume de filmer les jeunes, les corps dansant et les corps en transe, les ébats, l’amour, le sexe. Avec Vortex, le cinéaste argentin, établi en France depuis son enfance, semble s’être assagi. Gaspar Noé se penche sur une tranche d’âge qui ne figurait pas dans ses centres d’intérêts jusqu’ici :  les octogénaires, les personnes âgées.

Vortex de Gaspar Noé
Image courtoisie Festival international du film de Locarno

Vortex s’ouvre sur une vue panoramique d’une ville puis un plan aérien entraîne les spectateurs et les rapproche de Paris, puis d’une terrasse fleurie au sommet de vieux bâtiments. La terrasse se trouve au milieu de deux bâtiments qui se font face : une femme, à la fenêtre, fait signe à un homme, à la fenêtre d’en face.  « La vie est belle », se lancent-ils, en se souriant avec complicité. La séquence suivante nous permet de comprendre que la terrasse, bien que située entre deux immeubles différents, appartient au même appartement, constitué de nombreuses pièces emplies de livres, de documents, de films, de photographies, de souvenirs … Les souvenirs de toute une vie passée ensemble.

Gaspar Noé nous fait déambuler dans le labyrinthe de cet appartement à l’éclairage tamisé aux côtés de la femme et de l’homme qui se saluaient amoureusement aux fenêtres : la femme, une psychiatre à la retraite (Françoise Lebrun, l’actrice et icône de l’après-Nouvelle Vague, mémorable dans La Maman et la putain, de Jean Eustache) et l’homme (Dario Argento,  cinéaste italien, maître de l’horreur et roi du giallo, déjà venu pour une conversation avec le public de Locarno en 2017 et pour la première fois à l’écran), qui, dans une savoureuse mise en abyme, joue ici un auteur, qui est en train de rédiger un travail sur la relation entre le cinéma et les rêves. Au début, on observe le couple au lit, l’un ronfle, l’autre se lève et va soulager sa vessie. Il se réveille et la retrouve. Elle allume le gaz et prépare la cafetière, italienne bien sur car lui est italien. Il allume une cigarette et se met à relire des notes puis se met devant la télévision pour regarder un film pour son étude sur les rêves et le septième art. Bref, au début, tout semble étrangement paisible et normal, ce qui n’est guère coutumier chez Gaspar Noé qui résume son intention en ces termes :

J’ai imaginé un film à la narration extrêmement simple, avec une personne en état de détérioration mentale perdant l’usage du langage, et son petit-fils qui ne le maîtrise pas encore, comme les deux extrêmes de cette brève expérience qu’est la vie humaine.

Voilà la brèche : Noé demeure fidèle à lui-même et même si le tableau de ce couple octogénaire, complice et tendre l’un envers l’autre, semble idyllique, la femme souffre de pertes de mémoire de plus en plus fréquentes et inquiétantes. Progressivement, elle ne sait plus où elle est et avec qui elle vit. D’ailleurs, la chanson de François Hardy qui ouvre le film nous a mis en garde alors qu’on se laissait porter par les notes de cette balade mélancolique :

« On est bien peu de chose Et mon amie la rose me l’a dit ce matin. A l’aurore je suis née, baptisée de rosée. Je me suis épanouie, heureuse et amoureuse aux rayons du soleil, me suis fermée la nuit, me suis réveillée vieille ».

Gaspar Noé a le mérite de jouer franc-jeu et nous annonce, subtilement par la chanson fredonnée par la douce voix de Françoise Hardy, que, si les fleurs de la terrasse sont encore resplendissantes, celles que formait ce couple sont un peu fanées. Ils se sont aimés, intensément, s’aiment encore d’une tendresse tangible mais on surprend l’homme au téléphone et on perçoit qu’il parle à sa maitresse qui lui manque. Cela ne ressemble pas un film de Gaspar Noé : finis les corps enlacés, finies les quêtes psychédéliques, sous acides, en pleine nuit, finies les éjaculations faciales en plein écran ! Le cinéaste semble vraiment avoir tourné le dos à ses démons et nous offre une magnifique chronique d’une fin attendue, poétique, malgré des pans entiers de mémoire qui  disparaissent chaque jour un peu plus, au grand damne du mari et du fils du couple, Stéphane (Alex Lutz), un papa solo qui gère tant bien que mal la garde alternée de son fils, Kiki, un charmant bambin de deux ans plein d’énergie (parfois trop !).
Stéphane tente, tant bien que mal, de venir en aide à son père, de plus en plus désemparé et paniqué quand sa femme allume toutes les sorties de gaz et se perd dans le quartier en allant faire les courses. Stéphane, quant à lui, s’inquiète plus du fait que sa mère continue à signer des ordonnances pour son mari et pour elle; il ordonne à son père de veiller à ne pas prendre ce qu’elle lui prescrit. Mais Stéphane a ses propres démons – la drogue –  et a souvent déçu ses parents, ne parvenant pas à se sevrer.

Au fil des scènes et des jours qui se succèdent, le cinéaste parvient à capter avec subtilité, par fragments, par de petits détails qui semblent a priori anodins puis qui prennent une importance cruciale, la démence progressive qui s’installe, insidieusement. Une mémoire qui vacille et dont la mère, ancienne psychiatre, ressent parfois les failles et éclate en sanglots provoquant un séisme émotionnel au sein de la famille et quelques larmes dans les yeux du public. Vortex s’avère certainement le long métrage le plus humain, le plus sensible, le plus profond et le plus émouvant du sulfureux trublion du cinéma contemporain qui nous avait habitués à des scènes d’une extrême violence comme dans Irréversible qui commençait par la fin en filmant une scène de  viol insoutenable pendant dix minutes (2002). Ici, il est question d’amour – mais le film se distincte dans la forme de Amour, de Michael Haneke (2012) qui traitait aussi de l’avancée en âge et de la perte de mémoire -, de tendresse, de partage, de complicité mais aussi de pertes de repères et de désarroi de voir l’être aimé progressivement sombrer. En 2015, Gaspar Noé avait à nouveau scandalisé avec Love, interdit en salles aux moins de dix-huit ans à cause de nombreuses scènes de sexe non simulées et très crues. En 2018, Gaspar Noé suscitait attraction pour certains mais surtout dégoût et répulsion pour la majorité avec Climax, immergeant les spectateurs dans « une histoire poisseuse et obsédante », selon les propos du cinéaste, un public plongé au cœur d’une fête privée qui dégénère en total chaos. Vortex, présenté à Cannes Première en séance de minuit,  avait toutes les qualités de forme et de fond pour concourir dans la compétition officielle. Il est surprenant que le film n’y ait pas été sélectionné.

Gaspar Noé n’a pas encore pris un coup de vieux mais semble avoir délaissé ses habituelles provocations pour se pencher, avec le regard d’un documentariste, sur le temps qui passe et sur la déchéance inéluctable et la fin  tant redoutée. L’enfant terrible du cinéma contemporain propose un film totalement différent de ses précédentes réalisations, un film qui risque peut-être de décevoir ses inconditionnels fans qui savourent chacune de ses bravades iconoclastes. Le réalisateur nous conforte dans notre impression ayant déclaré à l’AFP :

« J’avais envie aussi de filmer autre chose que mes conneries avec de la drogue et du sexe. La fin de vie est un sujet tellement douloureux que c’est encore tabou, alors que dans toutes les familles, des parents perdent la tête un jour. C’est très banal… Il faut au contraire montrer ces choses ! À cinquante-sept ans, je rentre peut-être enfin un peu dans l’âge adulte. Il était temps ! J’ai fait des films qui font peur, qui font bander ou qui font rire. Vortex fait pleurer. Le film renvoie probablement au vide qui nous entoure, et dans lequel on flotte. Depuis plusieurs années, j’avais envie de parler du grand âge. J’ai vu mes grands-parents vieillir, perdre la tête et mourir… J’ai vu ma mère aussi dans toutes ces étapes. »

Venu converser avec le public au festival de Locarno 2016, le cinéaste avait insisté sur les facultés décuplées par les acides et les champignons pour apprécier la vie et l’art. Pour Vortex, inutile de prendre des acides ni des champignons puisque le film parle de la vie, d’un chapitre de vie encore tabou et souvent douloureux pour les protagonistes comme pour leur entourage : la vieillesse et la démence.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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