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Locarno 2025 – Concorso : As Estações (Les Saisons), de Maureen Fazendeiro, défend les couleurs du Portugal

Signant son premier long métrage solo, la cinéaste portugaise s’est fait connaître en coréalisant le film primé Les Carnets de Tsugua en 2021 aux côtés de Miguel Gomes et co-écrit Grand Tour, présenté en compétition au Festival de Cannes 2024. Née en 1989, Maureen Fazendeiro est française et vit à Lisbonne. Ses films ont été projetés au FID, au TIFF, à la Quinzaine des Réalisateurs, au NYFF, au Cinéma du Réel, ainsi que dans des cinémathèques et des musées. Elle partage son temps entre ses projets solo et ses collaborations avec Miguel Gomes, en tant que scénariste et directrice de casting.
C’est seulement quelques mois après la présentation de son film Les Habitants, un moyen métrage, au Cinéma du Réel que Maureen Fazendeiro concourt pour le Léopard d’Or avec As Estações (Les Saisons) à Locarno.

As Estações (Les Saisons) de Maureen Fazendeiro
© Marianne Andrea Borowiec

Comme le suggèrent leurs titres respectifs, ces deux documentaires abordent les doubles racines de Fazendeiro : son court métrage Les Habitants se déroule en France, dans la banlieue parisienne dont elle est originaire, tandis que son long métrage As Estações se déroule au Portugal, où elle a grandi et vit toujours. Plus précisément, ce dernier film nous emmène en Alentejo, une région rurale au sud-est de Lisbonne, là où coule le Tage qui s’étend du nord jusqu’à l’Algarve au sud, son nom signifiant littéralement « au-delà du Tage ».

Avec Les Saisons, la cinéaste mêle récits de travailleurs ruraux et notes de terrain de quelques archéologues, séquences amateurs et dessins scientifiques, légendes, poèmes et chansons. Tel un tableau pictural brossé par touches successives qui nous fait songer à certaines œuvres de Brueghel l’Ancien ou au tableau Les Glaneuses de Millet, le long métrage est un voyage lent et contemplatif à travers l’histoire réelle et les contes de cette région du sud du Portugal, peut-être une région moins visitée par les touristes.

Il ne se passe pas grand-chose dans les champs, les fermes et les forêts de la campagne de l’Alentejo qu’elle saisit au quotidien, d’abord dans la torpeur de l’été où le chant des cigales et des oiseaux semblent les seuls signes de vie dans ces terres harassées par le soleil ardent. Maureen Fazendeiro se fait ici l’ambassadrice de la vie quotidienne des animaux – quelques troupeaux de chèvres ou quelques lapins défilent devant sa caméra – et des humains. Ce qui anime la démarche de la réalisatrice, c’est le passé du lieu, ses multiples strates d’histoires qui forment l’histoire au sens étymologique du terme. Les saisons du titre représentent des décennies, voire des siècles pour les humains. Le film est à appréhender du point de vue des arbres à l’instar du majestueux chêne-liège séculaire que la cinéaste utilise comme sujet d’un magnifique plan panoramique final ou des dolmens et ses menhirs, éléments du district d’Évora, qui sont l’une des pierres angulaires du film et qui rappellent le passé celtique de la région, en particulier de la côte atlantique de la péninsule ibérique.

Sur un rythme lancinant qui invite à la contemplation, la cinéaste allie narrations actuelles et imaginaires pour créer un portrait enchanteur et méditatif de l’Alentejo. Ce rythme contemplatif s’empare du public dès l’ouverture qui se situe au cœur des terres agricoles où un magnifique troupeau de chèvres blanches aux yeux qui semblent maquillés au khôl erre, l’une d’elles mettant bas, avant que toutes ne gambadent au milieu d’oliveraies centenaires. Ici, un homme construit un abri en roseaux, comme le faisaient les habitants depuis des siècles. Ces rituels ancestraux construisent la singularité de la région dans une agriculture de plus en plus mécanisée. Les Saisons rend un hommage vibrant à une tradition transmise au travers des siècles par les anciens et qui se maintient malgré le spectre de la modernité.

Avec une sensualité organique, Maureen Fazandeiro entremêle ici des images d’un projet de recherche comprenant des notes et des schémas, mené au milieu des années 1940 par les archéologues Georg et Vera Leisner, qui ancrent la région dans son passé néolithique et approfondissent le contexte des ancêtres locaux qui ont commencé à domestiquer les animaux et à cultiver la terre il y a 7 000 ans, soit quelque 2 000 ans avant Stonehenge !

Ce tableau bucolique se conjugue harmonieusement aux récits folkloriques captivants des habitants savourant une bière dans un café. Par le biais de l’utilisation judicieuse du paysage sonore ambiant, agrémentée de quelques notes folkloriques, ces échanges sont animés par des séquences aux accents de réalisme magique de la légende d’un hors-la-loi ressuscité, d’une jeune fille vêtue de blanc (qui chante une ballade), des « sais » lugubres des travailleurs ruraux et du cliquetis singulier d’un chevrier rassemblant son troupeau parmi les fleurs sauvages et les chênes-lièges.

Il faut s’extirper de la frénésie contemporaine et prendre le temps pour apprécier à sa juste valeur Les Saisons qui permet à la cinéaste de brosser un portrait ethnographique et anthropologique délicat et éclairant de l’Alentejo, où les fils narratifs, réels et inventés, s’entremêlent de manière symbiotique, en une œuvre cosmique et tellurique.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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