Sortie allemande le 16 août 2018 du film suisse Finsteres Glück, un drame qui contourne avec finesse l’écueil du pathos – Kinotour à partir du 13 août

La scène d’avant générique nous plonge directement dans un univers inquiétant, menaçant, dans une plongée dans Le retable d’Issenheim, accompagnée de musique liturgique, avec des gros plans sur le détail du retable qu’est la figure du diable. A ceci s’ajoute le fil rouge symbolique de cette histoire, une éclipse solaire qui marque le début de l’action du film. Le drame absolu est programmé, le spectateur préparé, et c’est tant mieux, car le propos du film est ailleurs.

— Noé Ricklin, Eleni Haupt – Finsteres Glück Image courtoisie W-film Distribution

Finsteres Glück : un drame qui contourne avec finesse l’écueil du pathos

Car tomber dans le pathos avec une histoire pareille, rien de plus facile – et le critiquer serait même un exercice difficile tant l’histoire est empoignante. Heureusement, le cinéaste zurichois Stefan Haupt ne met ni ses acteurs ni ses spectateurs dans cet état mental de lourdeur engluant les émotions qui finissent par prendre le pas, dans de nombreux mélodrames, sur le jeu des acteurs, la direction du film et enferme le spectateur dans un seul registre de sensations. Non, ici, une tension est maintenue tout au long du film, retenant les uns et les autres de tomber irrémédiablement dans le seul côté sombre et empli de larmes de la vie et de ses injustices.

Eliane est psychologue, c’est le soir, un coup de fil: il faut qu’elle vienne tout de suite à l’hôpital. Elle entre lentement et d’un air grave dans la chambre d’où une jeune garçon, Yves, allongé sur le lit, l’interpelle immédiatement pour lui raconter comment il a vu l’éclipse solaire avec son frère. Il s’avère qu’avec toute sa famille Yves a eu un accident de voiture dans un tunnel au retour de leur excursion en Alsace où ils étaient partis voir l’éclipse. Eliane est chargée de s’occuper de l’enfant pendant son séjour à l’hôpital et de fournir une recommandation quant à la garde future de l’enfant pour laquelle se battent déjà la tante maternelle d’Yves et la grand-mère paternelle de l’enfant. Coincée entre cette obligation et responsabilité professionnelle, ses problèmes personnels et un lien qui semble se tisser entre elle et Yves, Eliane va devoir faire des choix, se confronter elle-même à sa propre histoire et, telle une enquêtrice, chercher patiemment à dénouer le fil des événements qui ligote l’enfant dans le mutisme.

Eliane maintient un fragile équilibre entre sa vie professionnelle et personnelle, même si à cet instant de son histoire, nous avons l’impression qu’elle perd un peu pied du côté privé avec l’imbrication dans le grand drame que vit l’enfant des drames du quotidien de la psychologue avec ses filles et des cicatrices mal fermées de son passé. C’est peut-être ce qui va l’amener, dans cet instant de fragilité qui se heurte au désespoir absolu de l’enfant, à franchir cette frontière entre le travail et la maison, elle dont la famille se disloque derrière les portes fermées.

Stefan Haupt ne fait jamais d’effets de manches, dès le début, et tout du long, il nous donne les éléments qui nous permettent d’avancer avec l’histoire, ce qui donne des aspects un peu « téléphonés » à l’action de prime abord. Prenons l’exemple du transfert attendu de l’enfant vers la psy – jusqu’à que l’on se rende compte que le contre-transfert vers Yves ne se fait pas au niveau individuel mais à celui de toute la famille d’Eliane ; ou du stéréotype des filles adolescentes, l’une, Alice, en rébellion classique, l’autre, Helen, dans l’automutilation. Mais là aussi, il convient d’y regarder à deux fois et ne pas porter de jugements définitifs, les points de départs semblent ancrer les choses dans le déterminisme d’un déjà-vu/vécu/lu/entendu/expérimenté, mais comme la vie est complexe, les évolutions ne sont font pas forcément dans le sens attendu. L’ensemble orchestré par Haupt fonctionne donc, car la mise en place du puzzle se fait par couches et paliers qui rendent la tournure de l’histoire vraisemblables sans en compliquer l’enchevêtrement.

Les milles impossibilités de faire son deuil – deuil des parents, de la fratrie, des enfants, du mari infidèle, des enfants divorcés, d’une vie considérée comme normale – même, surtout si on est psy, et la manière individuelle d’y parvenir malgré tout à l’aune d’un éclat de vie qui surgit un jour à un moment donné, ou, comme du côté de la famille d’Yves, dans un moment d’acceptation de la réalité. Et aussi le poids de LA culpabilité, celle ressentie qui n’est pas forcément celle réelle, ou des petites culpabilités qui sapent lentement mais sûrement la confiance dans la vie. Faire le deuil, lâcher, pardonner et se pardonner, telle est la difficulté à faire face à son destin. Mais on n’est pas obligé d’y faire face seul, cette proposition est également portée par les références constantes au retable d’Issenheim, sorte de mystique salvatrice à travers le prisme de la rédemption.

Baigné dans une lumière tantôt blafarde du froid de l’automne, tantôt de brouillard à l’emphase mystérieuse, la caméra de Tobias Dengle porte un regard à la fois empathique sur le jeune garçon mais sait prendre de la distance quand il le faut, reflétant à la perfection le côté fermé, parfois presque obtus, de la personnalité d’Eliane. Stefan Haupt quant à lui dirige à la perfection ses acteurs, avec cette complicité, cette symbiose qui s’installe entre Eliane et Yves, entre Eleni Haupt (épouse du réalisateur) et l’extraordinaire Noé Ricklin.

— Eleni Haupt, Noé Ricklin – Finsteres Glück Image courtoisie W-film Distribution

Finsteres Glück est un vrai drame sombre et difficile mais avec une lueur et une sorte de soulagement qui revient, comme après la réapparition du soleil après l’éclipse, lorsque tout le monde sort du tunnel (autre référence constante dans le film), celui-là même où Yves a eu son accident.
La beauté de cette histoire réside peut-être dans cette idée qu’il n’y a pas quelqu’un qui sauve quelqu’un d’autre mais que dans le désordre cosmique des choses, un équilibre naturel se fait et que les gens se sauvent mutuellement lorsqu’ils sont capables de se rencontrer. Dit comme cela, c’est un peu « gentil », mais il faut croire, à la vue du monde contemporain qui nous entoure, que cela ne tombe plus sous le coup de l’évidence.

De Stefan Haupt; adapté du roman éponyme de Lukas Hartmann; avec Eleni Haupt, Noé Ricklin, Elisa Plüss, Chiara Carla Bär, Martin Hug, Alice Flotron, Suly Röthlisberger; Suisse; 2016; 114 minutes.

Malik Berkati

Sortie en Allemagne le 16 août 2018. En version originale Schwytzerdütsch sous-titrée en allemand.

Kinotour:

Berlin (Première): 13 août au Kino Babylon Mitte à 19h30 – Rosa-Luxemburg-Str. 30 / Tickets: 030/2425969
En présence du réalisateur Stefan Haupt et de l’actrice principale Eleni Haupt.

Cologne: 14 août à l‘Odeon à 20h00 – Severinstr. 81 / Tickets: 0221-313110
En présence du réalisateur Stefan Haupt.

Heidelberg: 15 août au Gloria & Gloriette à 18h30 – Hauptstr. 146 / Tickets: 06221-25319
En présence du réalisateur Stefan Haupt.

Fribourg-en-Brisgau: 16 août au Friedrichsbau à 20h30 – Kaiser-Joseph-Str. 268 – 270 / Tickets: 0761 / 360 31
En présence du réalisateur Stefan Haupt.

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malik berkati

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