Berlinale 2021 – Panorama : Le monde après nous, de Louda Ben Salah-Cazanas, brosse le portrait d’une génération en puisant dans son propre parcours

Né en 1988 d’un père tunisien, Habib, et d’une mère française, Muriel, Louda Ben Salah-Cazanas a grandi à Lyon – l’un des décors de son film – où il a étudié les sciences politiques. Après un stage dans la section culture du quotidien «Libération», Louda Ben Salah-Cazanas se tourne vers le cinéma. Son court métrage Genève a été projeté au Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand. Le monde après nous est son premier long métrage projeté dans la section Panorama de la 71e Berlinale.

— Aurélien Gabrielli – Le monde après nous (The World After Us)
© Les idiots, 21 Juin Cinéma

Le monde après nous est fait d’ingrédients très personnels, voire autobiographies, à commencer par le protagoniste du film, Labidi (Aurélien Gabrielli), jeune trentenaire qui cumule les petits boulots incertains tout en écrivant son premier roman après le succès rencontré par sa première publication, une nouvelle. L’appartement parisien de Labidi est si petit qu’il n’y a de place que pour un lit. Le jeune écrivain partage l’étroitesse du lieu avec son colocataire Alekseï (Léon Cunha Da Costa), tous deux liés par une solide amitié et une immense complicité. Labidi et Alekseï alternent les quarts de travail en dormant dans le lit et sur un tapis de camping qui le jouxte. À Lyon, où Fatma (Saadia Bentaieb), la mère de Labidi, née en Tunisie, tient un café avec son père, Jacques (Jacques Nolot), Labidi rencontre Élisa, étudiante en art dramatique aux taches de rousseur séduisantes et au regard pétillant. Louda Ben Salah-Cazanas réussit la gageure de rendre tous les personnages proches de nous nous permettant d’entrer dans leurs têtes et de suivre à leurs côtés leurs péripéties.

Dans la précipitation de la passion amoureuse, Labidi entreprend de prendre un appartement bien trop cher pour eux. Il se confronte alors à la vie matérielle aux dépens de ses désirs d’écriture… Labidi veut immédiatement tout avoir : un véritable amour, un engagement total et un grand déménagement dans un gigantesque appartement même si son revenu reste incertain pour en assumer le loyer. Rapidement, ces rêves tournent au cauchemar, son solde bancaire fond comme neige au soleil et Labidi délaisse l’écriture de son roman pour trouver le moyen de décrocher des emplois précaires afin de renflouer ses finances. Son éditeur, Vincent (Mikaël Chirinian) attend son premier roman et l’amène à un rendez-vous avec la directrice (Isabelle Prim) d’une grande maison d’édition pour signer un contrat car premier jet semble très prometteur. Malheureusement, avec tous les emplois à temps partiel, Labidi ne semble tout simplement pas pouvoir progresser. Puis, il décroche un contrat de travail plus stable chez un opticien dont sa directrice, Suzanne (Noémie Schmidt), lui décrit comment savoir vendre des montures écologiques aux potentiels clients.
Les épreuves de la vie vont lui donner un nouveau souffle dans l’écriture, son inspiration dans l’auto-fiction est galopante et l’éditrice est impressionnée par les pages qu’il a écrites. Une belle écriture, qui reflète à la fois l’introspection et les questionnements de Labidi, des questions existentielles que ses contemporains peuvent se poser devant l’incertitude de notre époque. Une écriture qui séduit aussi les spectateurs du film alors que Labidi ne peut plus arrêter sa plume tant les mots coulent naturellement, tant les émotions affluent après la disparition de son père :

« Mon père est mort, hier, non, je ne sais plus quand, je suis dans l’après qui, je croyais, n’allais jamais arriver. Mon père est mort et je n’ai pas été le fils qu’il méritait, je n’ai pas essayé. «Bibi, Habibi », son fils incapable de tout. Le petit dernier, capricieux et orgueilleux. Mon père est mort, je ne me souviens pas lui avoir avouer que je l’aimais. Mon père a épousé ma mère, aimé son dieu et pris son nom pour ses défauts dans lesquels il voyait la rareté. Mon père est mort et je n’ai pas su le sauver. Ma mère est tunisienne. cela ne se voit pas avec moi. Mon nom est mon seul lien avec mes origines. Ma mère a tout fait fait pour gommer les traits du fils d’immigrés pour éviter les problèmes de son époque. Je suis un bâtard de classe, tranfuge de classe, un bobo surtout, prolo aussi, un pauvre qui fait semblant de vivre comme les riches. J’ai le temps que permettent les salaires les plus confortables mais l’urgence des plus modestes. J’ai le recul et le cynisme d’une classe sur une autre et l’ambition ds croyants. »

Dans ce premier long métrage, le réalisateur Louda Ben Salah-Cazanas aborde les thèmes classiques du cinéma français de la Nouvelle Vague avec un charme empli de fraîcheur, une écriture fluide et une introspection qui parle à chaque spectateur. Maniant avec harmonie ces divers ingrédients, il réussit à brosser avec poésie le portrait émouvant d’une génération à a fois moderne, nourrie par ses aspirations et ses idéaux, mais aussi héritiers de l’histoire de leurs parents qui ont dû parfois enfouir le patrimoine de leurs organes pour mieux s’intégrer. À l’instar de son démiurge, Labidi porte tout cela en lui.

Le monde après nous présente une galerie de personnes bigarrés, issus ou non de l’immigration, qui se croisent, se séparent pour mieux se retrouver dans les méandres de la vie, pris sous le joug de l’injonction sociale et la frénésie de gagner de l’argent et l’envie de réaliser leurs objectifs artistiques. Difficile de concilier une vie amoureuse et intime : Labidi devra faire des choix et mûrir sous nos yeux, passer de l’insouciance et du détachement, voire d’une certaine nonchalance de la jeunesse à l’engagement tant professionnel qu’affectif pur regarder ensemble vers l’avenir, vers le monde après eux. Ce film décrit avec justesse ce passage à l’âge adulte, au moment où on prend conscience que la réalité et le présent sont plus important que les fantasmes.

Écrit par le réalisateur, le scénario est centré sur Labidi dont les spectateurs se doutent bien qu’il est fortement inspiré du parcours de Louda Ben Salah-Cazanas. C’est qui explique certainement ce sentiment de véracité et d’authenticité qui émane de Labidi, le rendant très rapidement proche des spectateurs. Le réalisateur confirme cette impression en se confiant sur son premier long métrage :

« Quand j’ai commencé à écrire Le monde après nous, je pensais faire un film contre la mélancolie. Je venais de trouver l’amour et la vie de tous les jours avait rattrapé mon désir de faire du film. J’avais un petit boulot et une routine quotidienne. Alors j’ai commencé écrire sur cette vie, principalement pour décrire le sentiment que la réalité a dépassé mon désir de devenir un cinéaste. Je voulais faire un film qui était dans ma situation au cœur de mes préoccupations de temps, c’est-à-dire l’urgence de payer un loyer très élevé, acheter de la nourriture dans les supermarchés hors de prix … Tout ce qui fait la routine quotidienne très concrète d’une vie parisienne. Je ne voulais pas décrire mais pour que les gens se sentent la confusion des sentiments: le bonheur d’être amoureux et l’angoisse de notre fragilité sociale. Labidi ne vient pas d’une famille très aisée. Mais ses ambitions le mènent dans un monde ce n’est pas le sien et lui font comprendre ses valeurs d’origine. »

Rappelant immédiatement la Nouvelle Vague, dès la séquence d’ouverture, les voix constituent un élément important de crédibilité alors que l’on entend la voix de Labidi se confier à un psy alors que l’on n’a pas encore vu le jeune homme. Le talent littéraire de Labidi est un protagoniste à part entière. Louda Ben Salah-Cazanas précise ;

« C’est pourquoi nous avons fait appel à l’auteur Abdellah Taïa (L’Armée du Salut, 2013) pour réécrire et injecter un littéraire sensibilité. Abdellah sait ce problème d’identité depuis qu’il vient lui-même d’un très pauvre famille marocaine. Au cours de notre première réunions, c’était au cœur de nos discussions. C’était donc facile à comprendre et de travailler autour de thèmes qui nous avions en commun et donc, à mettre en évidence les pensées de Labidi et émotions. »

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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