Cannes 2018 : Antoine Desrosières revient sur la Croisette avec une prétendue comédie, « A genoux les gars », ou le récit d’un viol orchestré et contractuel

Dix-huit ans après son dernier long métrage de fiction cinématographique (Banqueroute en 2000 qui était son second opus après A belle étoile en 1993), le cinéaste français Antoine Desrosières fait son retour en pleine lumière avec la première mondiale, dans la section Un certain regard, avec A genoux les gars. 

Pour l’acteur Antoine Desrosières, c’est l’occasion de repasser à la réalisation, vingt-cinq ans après la sortie salle, en 1993, de son film A la belle étoile, avec Mathieu Demy, Julie Gayet, Melvil Poupaud et Chiara Mastroianni, les comédiens émergents d’une nouvelle génération d’acteurs à  l’époque.

En 2015, il réalise un court métrage qui fait beaucoup bruit, Haramiste, déjà avec Inas Chanti et Souad Arsane. Ce court a annoncé les prémisses du long métrage qui les réunit aujourd’hui sur la Croisette pour A genoux les gars.

Dans une banlieue française où la langue de Molière est écorchée à longueur de phrases – pour preuves, les textos ou SMS phonétiques qui habillent l’écran, en superpositions,  tout au long du récit – on retrouve un tandem de sœurs fusionnelles : Rim et Yasmina. Une seule différence les sépare : Rim a un petit copain, Madjid, alors que Yasmina n’a jamais embrassé personne. Rim et Madjid décide alors de mettre au point une rencontre entre Yasmina et le meilleur pote de Madjid, Salim, un soupçon benêt et prêt à tout pour « se péché une meuf ». Rim fait croire à sa sœur qu’elle fait de « trucs » avec son amoureux et puis Rim doit partir une semaine en voyage scolaire. En l’absence de sa sœur Rim, Yasmina se retrouve dans un parking avec Salim et Majid, son petit copain et son meilleur pote, qui prétendent ne former plus qu’une personne, pour la convaincre à les consoler tous les deux par une petite gâterie. Yasmina finit par céder, non par conviction ni par plaisir mais après avoir eu le cerveau « lessivé » par les arguments sournois du duo de potes.

— Sidi Mejai, Souad Arsane et Inas Chanti – A genoux les gars
© Les Films de l’autre Cougar

A son retour de voyage, si Rim ne sait rien, c’est parce que Yasmina fait tout pour qu’elle ne l’apprenne pas. Mais que fait-elle donc ? L’inavouable, le pire, « c’est haram, c’est l’hachuma, la honte maximale, le tout immortalisé par Salim dans une vidéo potentiellement très volatile sur les réseaux sociaux … A moins, selon le contrat « proposé par Salim », que Yasmine soit gentille et lui fasse des fellations « comme au buffet, en libre service » et pour un contrat à durée illimitée. Yasmina avait pensé découvrir la sensualité et la possibilité d’une sexualité hors mariage avec Salim mais l’illusion est éphémère. A peine commencée, leur relation vire au chantage à la sextape et Yasmina cherche secours, en vain. Inutile de solliciter sa famille qui la bannirait si cela s’apprenait. Elle songe alors au suicide, seule issue salvatrice jusqu’au moment où elle se retrouve sur un banc public à côté d’un dealer qui lui propose de l’héberger pour la nuit et pour quoi pas, un peu plus …

A genoux les gars se veut, selon les dires de Antoine Desrosières, une comédie de dialogues; malheureusement, les dialogues sont constamment outranciers, très rapidement agaçants car surjoués par les comédiens, en particulier par le tandem Souad Arsane / Inas Chanti qui semblent se complaire à réciter, ou plutôt à rapper le plus souvent leurs textes. En effet, outre le réalisateur, les acteurs ont mis la main à la plume, notamment Souad Arsane et Inas Chanti, dont la verve a permis d’ajouter des expressions du ressenti couleur locale. Tellement locale que l’on a l’impression, rapidement lassante, d’être en stage d’immersion en banlieue difficile. Et le stage n’en finit plus, à notre grand dam!

Antoine Desrosières avait donc l’intention de faire une comédie sur un sujet dramatique… la question s’impose d’elle-même : peut-on rire de tout ? D’abus sexuel puisqu’il est question ici de relations non consenties, donc de viol; de chantage sexuel avec menaces de publier une vidéo faite à l’insu de la personne qui se retrouve doublement victime … Peut-on vraiment rire de cela ?

Si l’intention est de dénoncer la manipulation psychologique d’une jeune fille pour qu’elle s’exécute dans un parking, le déroulement du récit et surtout les dialogues, rien ne dénonce dans ce film le viol. Bien au contraire ! La presse française n’a cessé de rire aux éclats durant toute la projection, se pâmant d’extase à la fin de la projection devant « leur » film français.

En tête d’affiche, les spectateurs reconnaîtront Souad Arsane (aperçue dans Le Ciel attendra) et Inas Chanti qui ont déjà travaillé avec le cinéaste pour moyen-métrage Haramiste en 2015 et qui reprennent dans À genoux les gars les mêmes personnages de Yasmina et Rim. A leurs côtés figurent Loubna Abidar (nominée au César 2016 du meilleur espoir féminin pour Much Loved et que l’on verra bientôt dans Amin), Sidi Mejai, Medhi Damhane, Elis Gardiole, Farid Kadri et Younes Moktari.

Écrit par le réalisateur avec Anne Sophie Nanki, Souad Arsane, Inas Chanti, Mehdi Dahmane et Sidi Mejai, le scénario s’articule autour d’un thème crucial sans en faire le tour, malheureusement.

Sur fond de chansons yé-yé, de révolution sexuelle, de prise de conscience d’une réalité de la sexualité totalement faussée et biaisée par les films pornographiques, une sexualité imposée aux unes par les uns dans certains milieux, le film du réalisateur Antoine Desrosières aurait pu convaincre si il y avait mis une réelle réflexion. Malheureusement, l’intention comique du cinéaste est voulue et recherchée :

J’ai le sentiment que par la comédie, un public pouvant se reconnaître dans le reflet négatif montré par le film peut rire de lui-même. Sans relativiser la dureté des faits, le rire ouvre une brèche dans le cerveau, cela le rend plus perméable à ce qu’on veut raconter.

Le film, présenté dans la section Un Certain Regard cet après-midi, n’a su convaincre que la presse hexagonale, laissant les journalistes de la presse internationale dépités, voire consternés devant un sujet aussi épineux que le viol, traité ici avec une telle désinvolture.

Le réalisateur aurait dû faire preuve de plus d’honnêteté en intitulant son film : « A genoux les meufs ! » Excusez ! La sous-signée ne peut s’empêcher de mettre un point d’exclamation.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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