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Cannes 2024 : avec Emilia Pérez, Jacques Audiard réalise un Audiard propose un film qui mélange joyeusement genres, entre thriller, comédie musicale, film d’action et drame

À Cannes, où il est un habitué, le cinéaste français concourt pour la Palme d’or et réussit un incroyable tour de prestidigitation avec les thèmes de l’amour, de la transidentité, des cartels de narcotrafiquants et des disparus du Mexique.

— Zoë Saldaña – Emilia Pérez
Image courtoisie Festival de Cannes

Pour ce dixième long métrage, inspiré par le roman Écoute de Boris Razon, Jacques Audiard est parti sous le soleil mexicain et a sollicité Thomas Bidegain, complice de longue date et scénariste d’Un prophète (Compétition, 2009), de De rouille et d’os, (Compétition, 2012) et Dheepan (Compétition, 2015). L’équipe fonctionne à merveille et réussit avec Emilia Pérez un nouveau tour de force. Tourné en espagnol et en partie en anglais, à l’image des Frères Sisters en 2018 qui mettait en scène Joaquin Phoenix, Jake Gyllenhaal et John C. Reilly, Emilia Pérez immerge le public dans un cadre latino-américain inattendu et inexploré jusqu’alors par le cinéaste. Mais on passe aussi en Suisse, à Lausanne, « ville tranquille et sûre ».

Surqualifiée et surexploitée, Rita (Zoë Saldaña) use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. On la découvre en train de rédiger un plaidoyer efficace pour faire incarcérer un mari coupable de féminicide mais, en pleine rédaction, la jeune avocate reçoit un appel de son supérieur qui lui dit de plaider le suicide de l’épouse et l’innocence de leur client afin d’obtenir son acquittement. Ces méthodes exaspèrent Rita. Alors que son cabinet se félicite d’avoir gagné leur procès, Rita se rafraîchit aux toilettes et reçoit un appel. Une voix masculine lui donne rendez-vous devant un kiosque à journaux dans dix minutes. Rita s’y rend et s’y fait enlever. Une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel, Juan Del Monte, dit Manitas – Petites mains – à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être. Il donne à Rita la mission de parcourir le monde pour trouver le chirurgien (Yohan Levy) qui acceptera de l’opérer sans poser de question.

Alternant les scènes chantées et dansées dans un film choral, le cinéaste relate l’histoire du chef de cartel Manitas, devenu femme sous l’identité d’Emilia Pérez (Karla Sofía Gascón) pour échapper à son destin et finalement le rencontrer. Mais Manitas est marié à Jessie (Selena Gomez) et a deux fils. Faisant en sorte de les protéger, il envoie femme et enfants vivre sur les rives du Léman. Se faisant disparaître, Manitas, devenu Emilia, réalise qu’elle ne peut vivre sans ses enfants et leur mère et décide de les accueillir sous l’identité d’une tante ayant hérité de la fortune du défunt. La veuve n’y voit que du feu mais les deux jeunes garçons adorent l’odeur de la peau de leur tante qui leur rappelle celle de leur père. Emilia se repent des exactions commises par Manitas et devient bienfaitrice en chef d’une ONG, La Lucenita (La petite lumière), au service des familles de victimes du narcotrafic pour leur donner espoir et les aider à retrouver leurs morts.

Pour réaliser une prouesse artistique, le cinéaste s’est plongé dans l’univers ultraviolent des narcotrafiquants mexicains, et par voie de conséquence, de leurs méthodes expéditives pour faire disparaître des personnes dont on ne retrouve jamais les cadavres. Il fallait oser et Audiard se révèle audacieux. Audacieux, il l’est encore plus quand il devient militant en brossant le portrait puissant et sans tabou d’une personne qui remet en question plusieurs stéréotypes en offrant un personnage exceptionnel à la grande comédienne espagnole trans Karla Sofía Gascón qui a profité de la conférence de presse ce dimanche pour tenir tribune. Fièrement, l’actrice a revendiqué le droit à la normalité en déclarant :

« Je ne suis ni plus intelligente, ni plus stupide, parce que trans. Nous, les trans, on est comme tout le monde !»

La star espagnole transgenre est le socle du film, distillant fierté, vulnérabilité et ténacité dans un mélange puissant et fascinant.

Aux côtés de Karla Sofía Gascón, Jacques Audiard a réuni une distribution latino-espagnole de haute volée. Outre les actrices mentionnées, on y voit le Vénézuélien Édgar Filiberto Ramíre et l’Espagnole Adriana Paz qui complètent le casting de première classe. Entourée par Rita et Epifania, Emilia ne peut compter que sur ses deux amies, ce qui amène Audiard à développer l’entraide et l’amitié sororales. Le film s’achève sur un cortège funéraire en musique et avec la statue de la personne disparue, un véritable clin d’œil au Día de los Muertos –le Jour des morts – patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’Unesco et qui est un mélange de rites religieux amérindiens et de fêtes chrétiennes dans un syncrétisme bigarré. L’immersion de Jacques Audiard dans la culture mexicaine est totale.

Oscillant constamment entre le genre policier et la comédie musicale, la bande originale du film, composée par la chanteuse Camille et par son compagnon, l’arrangeur Clément Ducol, est une protagoniste à part entière de ce film, où les interprètes sont aussi bien chanteurs qu’acteurs. Le film est du point de vue stylistique réussi mais, malgré les morceaux de cumbia et de reggaeton, il manque cependant l’élément primordial qui fait que tout film musical fonctionne : des chansons vraiment mémorables.

Vu les sujets qu’il aborde, ce film est forcément mélodramatique mais a aussi des accents de telenovela brésilienne et de soap opéra qui engendre un résultat insolite et surprenant. Créer une comédie musicale dans le milieu des cartels mexicains de la drogue, il fallait oser ! Jacques Audiard l’a fait !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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