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Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, une magnifique entrée en matière dans l’année cinématographique 2024 !

En compétition au dernier festival de Cannes, Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan (Palme d’or avec Winter Sleep en 2014) y a étrangement remporté le Prix d’interprétation féminine pour Merve Dizdar. Non pas que l’actrice démérite, bien au contraire, mais elle n’a pas le rôle principal et que l’on aurait pu lui décerner plusieurs autres prix, tels que la mise en scène ou le scénario ou la photographie ou même celui d’interprétation masculine…

— Merve Dizdar, Deniz Celiloğlu et Musab Ekici – Les Herbes sèches
Image courtoisie trigon-film

Alors que Wong Kar Wai est reconnu comme le maître de la pluie, Nuri Bilge Ceylan se distingue en tant que cinéaste de la neige, qu’il filme comme un élément référentiel transcendant la narration au cœur des régions reculées de Turquie qu’il explore. Aux côtés de Samet (Deniz Celiloğlu), nous plongeons dans un petit village en Anatolie orientale, peuplé de Kurdes et entouré de montagnes. L’hiver s’y abat sévèrement, couvrant tout de son manteau neigeux. L’enseignant affecté à cette région n’aspire qu’à une chose : après ses quatre années obligatoires de service au sein de cette communauté, être muté à Istanbul. Là-bas, il pourra reprendre une vie intellectuelle et artistique à la hauteur de ses aspirations. En attendant, il capture des images des villageois, offrant ainsi au film de magnifiques scènes statiques, presque anthropologiques, où les photographies s’incrustent comme des interludes dans le récit. La photo, capturant l’essence, trouve dans la cinématique un moyen de l’infuser.

Les personnages de Nuri Bilge Ceylan incarnent la normalité au sein d’un environnement âpre et hostile, où les idéaux et les rêves sont mis à mal, les faisant retomber dans la triviale humanité faite de renoncements, d’ajustements, de contradictions, de petites et grandes lâchetés, dans une vie souvent réduite à un pas de plus que la simple survie. Le film explore deux axes, offrant une vue approfondie sur le fonctionnement global d’une société étouffée par un contexte militaro-politique oppressant. Le premier axe plonge au cœur de l’école du village, dévoilant son fonctionnement humain et administratif, tandis que le second se déplace vers la ville, mettant en scène un trio ambivalent gravitant autour de Nuray (Merve Dizdar), elle-même enseignante, mais surtout militante.

Samet, se définissant comme progressiste et humaniste, sera confronté à sa propre petitesse lorsque la routine de son quotidien, ainsi que celui de son collègue, ami et colocataire Kenan (Musab Ekici), sera bouleversée par un incident à l’école : les deux hommes sont accusés par deux jeunes filles de comportements inappropriés. Ce choc affecte profondément Samet, d’autant plus que les accusations proviennent de Sevim (Ece Bağcı), l’une de ses protégées. Le tour de force des Herbes sèches réside dans cette relation entre le professeur et l’élève, illustrant l’ambiguïté qui traverse l’ensemble du film, teintant chaque interaction entre les personnages. Le cœur du film ne réside pas tant dans le trio amoureux, les allusions politiques ou les tourments sociétaux, mais dans le personnage énigmatique de cette jeune fille. On ne sait rien d’elle, si ce n’est qu’elle habite à une heure de l’école. De quoi Sevim est-elle le nom ? De l’énergie vitale qui fait défaut à Samet, perdu dans le nihilisme de ce monde désenchanté.

Visuellement, Les Herbes sèches est aussi riche que ses dialogues à bâtons rompus, regorgeant d’allusions à la situation coercitive du pays (à travers Nuray, il est question de la région et de la lutte armée, sans que ne soient jamais prononcés les termes de Kurdistan ou PKK), ainsi qu’à son système autocratique. La composition minutieuse de l’image joue des profondeurs de champs dans les intérieurs et tire avantage de l’amplitude des lignes d’horizon dans les extérieurs. Le résultat est magnifique, tout comme le travail sur la lumière et ses balances chaudes et froides selon que l’on est à l’intérieur ou à l’extérieur. La caméra – tenue par Cevahir Şahin et Kursat Üresin – devient presque un protagoniste en affirmant sa position dans l’espace, offrant des angles et des perspectives narratifs saisissants. Les 3 heures et 28 minutes du film sont ponctuées par les marches de Samet dans la neige, perdu dans cet univers blanc, qui rentre dans sa colocation ou se rend à l’école. Ces larges plans permettent de créer un liant visuel avec l’état introspectif du personnage.

Avec une histoire en apparence centrée sur l’intime et la désillusion d’un personnage, Nuri Bilge Ceylan brosse un tableau intime de la société et des rouages politiques qui la font tourner. Entre hiérarchie autocratique, corruption, différences de mœurs entre ville et campagne/montagne, culture du sauve-qui-peut, espionnage interpersonnel et luttes intestines, état du service public, bureaucratie kafkaïenne, arrestations et disparitions, la censure et l’auto-censure, ainsi que la violence étatique ou activiste, le film expose une réalité complexe, une psychologie d’étouffement d’un pays. Comme le souligne l’un des protagonistes : « Personne n’échappe à la violence dans l’est du pays, c’est une fatalité. »

Le film est marqué par quelques scènes de bravoure, que ce soit dans l’écriture des dialogues (le réalisateur a co-écrit le scénario avec son épouse Ebru Ceylan et Akin Aksu), dans leur interprétation, ou dans leur mise en scène. La scène centrale, probablement à l’origine du prix d’interprétation de Merve Dizdar, est un repas entre Samet et Nuray. Cette séquence se distingue par un duel verbal intense où Nuray cherche à explorer en profondeur les notions de contrat social, l’implication individuelle dans le débat et la place publique. Samet, quant à lui, tente d’esquiver les pointes du questionnement. La femme prône l’action, le volontarisme, et les actes collectifs, tandis que l’homme défend son droit à l’individualisme, à son esprit de contradiction, exprimant son mépris envers l’appartenance à un quelconque troupeau.
La suite est stupéfiante, l’intime se mêlant de nouveau aux grands principes, l’ambivalence de la vie refaisant surface. Nuray, forte socialement et politiquement, porte un récent handicap presque invisible. Au cœur de ce trio flou, elle cherche à comprendre sa place dans le monde à travers le regard de ces hommes qui la voient comme une femme pour la première fois depuis son « accident ». La charge émotionnelle et extrêmement pudique de cette quête est telle que même le cinéaste semble devoir s’en extraire, dans une césure aussi sublime qu’inattendue qui fait sortir Samet du film, le faire passer dans les décors avant de rejoindre à nouveau Nuray.

— Ece Bağcı – Les Herbes sèches
Image courtoisie trigon-film

Les herbes sèches sont celles qui attendent la fin de l’hiver sous la neige, fondant directement vers l’été et les privant ainsi de printemps. Cette vision de pessimisme radical paraît se contredire, une fois de plus, dans le récit : le visage de Sevim, qui occupe l’écran lors du monologue de Samet à la fin du film, semble porter tout le symbolisme d’un monde désenchanté dans la prédiction exprimée. Mais doit-on réellement croire la parole d’un homme désillusionné ? L’image impénétrable de cette adolescente qui s’incruste est celle du possible…

de Nuri Bilge Ceylan; Merve Dizdar, Deniz Celiloğlu, Musab Ekici, Ece Bağcı, Erdem Şenocak, Yüksel Aksu, Münir Can Cindoruk; Turquie; 2023; 197 minutes.

Lire également la critique faite par Firouz E. Pillet lors du festival de Cannes

Malik Berkati

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