Locarno 2021 : Le drame Medea, d’Alexander Zeldovich, présenté en compétition internation, propose une interprétation moderne du mythe grec ancien de cette femme emplie de solitude et de vindicte

Une voix de femme semble raconter puis on comprend qu’elle se confesse dans une église orthodoxe. La caméra d’Alexander Zeldovich suit cette femme errant et soliloquant dans des paysages qui ressemblent à ceux des anciennes républiques soviétiques mais difficiles à situer : Azerbaïdjan peut-être ?

Medea d’Alexander Zeldovich
Image courtoisie Locarno Film Festival

Puis la caméra d’Alexander Zeldovich effectue un flash-back suivant Medea, passagère dans la voiture conduite par son frère. Membre des services de renseignement, celui-ci la violente par des caresses très appuyées, des menaces : il veut faire emprisonner l’amant de sa sœur, Medea, une fille du Trans-Oural tombée amoureuse d’un riche juif Alexei avec lequel elle a eu deux enfants. Medea vit au bord de la mer toscane, profitant des rares visites d’un amant marié. Trahie, elle nourrit sa vengeance et doit répéter le chemin tragique de l’héroïne d’Euripide – la mythologique Médée, qui a tué son frère par amour, puis ses enfants.

Alors, nous offrant une relecture contemporaine du fameux mythe antique, Alexander Zeldovich amène sa protagoniste Medea à tuer son frère d’une balle en pleine tête puis à lancer sa voiture à toute vitesse dans un étang. S’ensuit alors une errance périlleuse, chaotique, faites de rencontres fugaces, incertaines et dangereuses où l’amour et la mort se côtoient. L’amant de Medea, un oligarque qui a réussi dans le béton, rejette Medea quand il découvre qu’elle a commis un assassinat. Medea perd ses repères, son amour, sa raison de vivre et se laisse aller à la dérive.

Après avoir travaillé deux fois avec l’écrivain russe Vladimir Sokorin sur ses films Moscou (2000) et Target (2011), Alexander Zeldovich revisite le mythe de Médée comme fil conducteur pour son nouveau au film éponyme. Les spectateurs qui connaissent sa filmographie savent que le cinéaste russe aiment les références de la littérature russe – Tchekhov, Tolstoï – mais a choisi de se tourner vers Euripide et son héroïne vengeresse car offensée, Médée.

Alexandre Zeldovitch a mis du temps à réaliser ce film dont il a terminé l’écriture du scénario il y a cinq ans. Il propose une interprétation contemporaine surprenante de l’un des plus grands personnages féminins de l’histoire de l’imagerie culturelle européenne et mondiale, d’une œuvre qui était visionnaire pour son époque et Alexander Zeldovich fait de ce mythe un film déconcertant qui bouscule les références de l’inconscient collectif.

Se débarrassant de tout complexe et de tous carcans, le réalisateur russe n’a, de toute évidence, pas souhaité travailler sur les subtils motifs sur lesquels repose la plupart du cinéma d’art et d’essai contemporain. Bien au contraire, Alexander Zeldovich adopte un style maximaliste et provocateur. En effet, les scènes de sexe, parfois brutal, sont violentes et semblent ponctuer ce chemin de quête que poursuit Medea. Le voyage décrit ici emmène Médée et son propre Jason – le nouveau riche Alexey – vers le sud, de Moscou à la terre promise, en Israël.

Alexander Zeldovich présente la « Terre promise » non pas comme un lieu réel mais comme un fantasme existant dans l’esprit des protagonistes, un lieu synonyme d’une meilleure vie. Durant le cheminement de Medea et cet exode qui semble nécessaire, les paysages verdoyants des premières scènes du film laissent place à la poussière et l’aridité des étendues de sable tout comme l’amour d’Alexeï pour Medea s’éteint pour privilégier son travail et son argent. D’ailleurs, Medea, qui s’évanouit à en friser la mort à chaque orgasme, ne parvient plus à atteindre le septième ciel avec son amant. Pour y remédier, elle va cumuler les rencontres, les ébats et les orgasmes. Trahie et opprimée, la séduisante, charismatique et toute puissante Medea entreprend un voyage d’émancipation qui la mènera d’un rapport sexuel à l’autre, entraînant bien malgré eux les spectateurs dans ce périple tant existentiel que sexuel.

— Evgeniy Tsyganov et Tinatin Dalakishvili – Medea
Image courtoisie Locarno Film Festival

Parallèlement à l’approche formelle épurée et rigoureuse, ciselée avec la précision du chirurgien, Alexander Zeldovich a su s’entourer d’excellents acteurs dont l’actrice géorgienne Tinatin Dalakishvili et de l’acteur vedette russe Evgeniy Tsyganov, qui offrent ici de remarquables interprétations, des performances qui semblent particulièrement exigeantes qui ont dû les entraîner dans des territoires inconnus, à l’instar des spectateurs.
La bande originale du film a été écrite par le compositeur Alexey Retinsky, la musique a été enregistrée avec l’orchestre de Theodor Currentzis.

À Locarno, Alexander Zeldovich, qui était présent lors de la première projection destinée à la presse « pour observer les réactions des journalistes » a déclaré au sujet de son film :

« Médée est la première métaphore de la révolution que je connaisse. La révolution est toujours inévitable, elle fait toujours de la victime un bourreau et dévore ses enfants. L’émeute a une nature féminine ».

Le nouveau directeur artistique du Festival de Locarno, Giona Nazzaro, se réjouit que le film d’ Alexander Zeldovich concourt dans la compétition internationale :

« Medea est une œuvre d’art audacieuse et audacieuse. Il est unique et différent de tous les tableaux présentés et promus par les festivals contemporains. C’est un honneur pour moi qu’Alexander Zeldovich et Anna Kachko aient accepté de faire la première du film dans la compétition du festival de Locarno. J’attends avec impatience l’opportunité de révéler au public la beauté sans fond de Médée. Je suis sûr que le film résistera à l’épreuve du temps. »

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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