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Locarno 2023 : Patagonia, premier film de Simone Bozzelli, concourt pour le Léopard en relatant une relation toxique entre deux jeunes hommes, entre manipulation et soumission

Parmi les dix-sept films en compétition officielle de cette 76ème édition du Festival de Locarno, Patagonia, le premier long métrage de Simone Bozzelli, était très attendu par la presse de la Péninsule. Le nom du réalisateur éveille en vous quelques réminiscences ? Et pour cause ! Simone Bozzelli a été lauréat de la Semaine internationale de la critique à la Mostra de Venise 2020 pour son court métrage J’adore.

— Andrea Fuorto et Augusto Mario Russi – Patagonia
© Claudia Sicuranza

Patagonia suit la vie indigente du jeune Yuri (Andrea Fuorto), âgé de vingt ans, mais qui en paraît cinq de moins. Il vit avec une tante âgée dans une petite ville italienne qui est l’unique univers qu’il a connu. Yuri travaille de temps en temps dans la boucherie du coin, mais, placé à la caisse enregistreuse, il ne sait pas compter le retour qu’il doit donner aux clients et doit se faire aider.

Un jour, lors de l’anniversaire de son petit cousin, auquel il a amené un petit chiot en cadeau, Yuri rencontre Agostino (Augusto Mario Russi), un animateur itinérant pour les fêtes d’anniversaire des enfants qui charme petits et grands – les adultes qui ont payé ses services de clown-magicien – par sa gouaille, ses tours de magie et ses chorégraphies. Après l’avoir ridiculisé devant le parterre d’enfants hilares, Agostino propose à Yuri de l’accompagner et de devenir son assistant en lui promettant l’indépendance qu’il n’avait jamais imaginée possible et qu’il recherchait. Rêvant de liberté et de la Patagonie, un lieu qu’Agostino ne cesse de décrire à Yuri pour le faire fantasmer sur un voyage à deux, Yuri accepte la proposition quelque peu fumeuse d’Agostino et tous deux se lancent dans un voyage d’affirmation de soi qui se transformera en un cauchemar pour l’un et une prise de pouvoir pour l’autre.

Simone Bozzelli décrit son premier long métrage en ces termes :

« Une histoire de vastes espaces derrière des murs étroits. Des cages dont on ne souhaite pas sortir. Une histoire nomade, comme l’identité de son protagoniste. Une histoire d’amour, puis d’agonie. La Patagonie, c’est la liberté, et la liberté n’existe peut-être pas. »

La relation toxique qui s’instaure très rapidement entre les deux garçons, peut-être même depuis leur rencontre, est la base de la narration de Patagonia qui rapidement met le public mal à l’aise. Il assiste, impuissant, à cette terrible prise de pouvoir qui s’installe entre le jeune Yuri, à la fois fasciné, crédule, naïf et peut-être déjà amoureux sans le réaliser, et Agostino, séducteur à souhait, manipulateur, qui ferre son poisson en le charmant et le complimentant pour aussitôt asséner une critique acerbe, critiquant et dénigrant sans cesse sa victime.

Yuri est interprété par le jeune acteur très prometteur, Andrea Fuorto, lui aussi originaire des Abruzzes, vu dans (L’arminuta, 2021, et La prima regola, 2022). Andrea Fuorto et Augusto Mario Russi composent tous deux des personnages troublant de vérité, si convaincants qu’ils malmènent le public au fil des séquences et ne le laisseront plus tranquille jusqu’au générique de fin.

Patagonia de Simone Bozzelli
© Claudia Sicuranza

Agostino est indépendant et libre de l’emprise de la vie semblant oublié de l’administration et des structures étatiques. Il vit dans un camper, allant au gré des petits boulots qu’il trouve dans cette région qui ressemble à la Patagonie par le biais des plateaux, à l’étrange géographie, des Monti della Laga sur les Apennins des Abruzzes. Au fil du récit, cette région au relief particulier et à la luminosité si intense devient la métaphore d’un avenir ensemble, d’une porte vers tous possibles, un avenir fait de liberté… En tous les cas, c’est ce qu’Agostino promet à Yuri qui, confiant, boit ses paroles.

La rudesse du milieu rural accentue la marginalité, voire la marginalisation, des personnages qui semblent dépourvus de tout. Est-ce à cause de ces conditions difficiles, quasiment indigentes, que Yuri se laisse séduire si rapidement pas les propositions d’Agostino qui sait si bien convaincre. Yuri éprouve une fascination, peut-être une attirance entretenue par l’admiration que suscite l’audace provocante d’Agostino qui entretient le chaud et le froid sans crier gare. Yuri semble pris au piège, incapable de réagir et le public, le voyant souffrir, souffre pour lui et avec lui. La prise de pouvoir psychologique progressive qu’Agostino exerce sur Yuri les poussera tous les deux dans leurs retranchements jusqu’à une scène d’urophilie, ou ondinisme, une pratique sexuelle certes connue, mais qui ne manquera d’ébranler (sans jeu de mots !) le public.

Le cinéaste poursuit son exploration des relations toxiques, un thème qui semble obsessionnel et qu’il avait abordé avec subtilité et sobriété dans la vidéo iconique I wanna be your slave (Je veux être ton esclave) qu’il a réalisée pour le groupe italien de pop rock Måneskin.

À Locarno, Simone Bozzelli a suscité moult réactions, et peut-être un certain malaise avec ce film indépendant à l’inspiration autobiographie. Le Festival de Locarno a toujours été à l’écoute des talents émergents et le confirme avec Patagonia de Simone Bozzeli.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

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