Cannes 2017: Lerd (A man of integrity) ou le troublant portrait de l’Iran contemporain

Mohammad Rasoulof a rencontré quelques déboires, pour parler poétiquement, avec le gouvernement de Téhéran et sa politique de censure. Son dernier film, Lerd, parle de manière stoïque, à travers les vicissitudes que connait le protagoniste, un homme intègre et droit, de la corruption omniprésente du gouvernement municipal. La mise en scène  implacable et asphyxiante intensifie les tensions entre le protagoniste et sa femme ainsi qu’avec ses interlocuteurs.

Lerd de Mohammad Rasoulof

Le réalisateur parvient, par le truchement de détails a priori anodins mais qui prennent progressivement et subtilement de l’ampleur, a souligner méticuleusement l’exaspération croissante de Reza (Reza Akhlaghirad) et Hadis (Soubadeh Beizaee), décents et respectueux citoyens venus de la capitale pour s’établir dans le nord du pays. Les  nouveaux voisins de ce couple de citadins nourrissent le désir de posséder la ferme de la famille par tous les moyens, y compris immoraux. Reza adopte souvent une figure de désolation absolue: son autorité minée, sa situation matérielle menacée par les actes de vendetta qu’il subit, sa femme et son enfant menacent de le quitter, ses moyens de subsistance sont réduits en décombres. Son front n’a jamais été plus ridé par le poids des soucis, les yeux offrent un regard vide de tout espoir. Le répit survient ponctuellement, scandé par de longs bains dans des eaux thermales, au cœur d’une grotte.

Les échanges entre Reza et sa femme sont ténus mais lors d’une conversation, les spectateurs perçoivent les rancunes personnelles et les motivations sinistres dont ils sont victimes.  A l’instar du réalisateur qui semble avoir mis de lui dans le protagoniste, Reza, est venu de Téhéran, et sa position morale semble avoir été affinée dans les années rebelles de ses études universitaires. Rasoulof lui-même a été condamné à six ans d’emprisonnement en Iran, condamné pour dissidence. L’omnipuissance des hauts placés transparait ici et se reflète de manière poignante  dans son scénario impressionnant. Il y a beaucoup de comparaisons possibles avec  Leviathan d’Andrey Zvyagintsev et l’un des succès de l’année dernière, Bacalaureat de Cristian Mungiu. Tous ces films ont comme caractéristiques communes d’être définis par les conflits d’intérêts, les menaces  et les compromis, et les deux mentionnés ont été couronnés de succès par le jury de Cannes.

La performance vraiment excellente de Beizaee articule intelligemment le soutien constant mais aussi les frustrations d’une femme regardant son mari obstinément s’accrocher à des valeurs qui ne causent que des dommages et des pertes. En tant que directrice d’une école de filles, elle essaie d’offrir sa propre forme d’intimidation à une élève pour offrir son soutien à son époux. De tels actes ne causent qu’une détresse supplémentaire. Au fil du récit, les spectateurs constatent que la détermination de Reza commence à s’affaiblir, et ses projets d’affaires antérieures – l’injection de pastèques pour en faire de l’alcool, la reproduction de poissons – sont remplacées par des enveloppes brunes et des transactions secrètes. Presque comique, la corruption continuera avec ou sans Reza, l’intégrité ayant laissé place a la corruption, les pots de vin et les règlements de compte tribaux.

A l issue de la projection cannoise, on a saisi au vol le distributeur du film pour lui demander si les traits n’avaient été forces pour brosser un tel tableau de l’Iran actuel. Sa réponse refroidit immédiatement : « Nous sommes restes très sobres, délicats, bien en deçà de la réalité. »

Une question surgit alors à l’esprit : un tel film sera-t-il distribue en Iran ?

Firouz Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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