Lunana, de Pawo Choyning Dorji, invite à un voyage initiatique et pictural

Tourné dans une région isolée du Bhoutan, sur les flancs de l’Himalaya, le premier long métrage de Pawo Choyning Dorji suit le périple tant physique que spirituel d’un jeune enseignant contraint de se rendre dans l’école la plus isolée du Bhoutan. Ugyen, orphelin élevé par sa grand-mère, rêve de vivre de sa passion, la musique rock en tant que chanteur et guitariste, mais Ugyen rêve surtout de quitter son pays pour immigrer en Australie. Sa grand-mère, déjà bien âgée, doit le motiver tous les matins à sortir du lit surtout en ce jour où il est attendu au Ministère de l’Éducation. Après quatre ans de service national obligatoire comme enseignant, il lui reste encore une année à accomplir.

Lunana de Pawo Choyning Dorji
© trigon-film.org

Il clame haut et fort que l’enseignement n’est pas pour lui mais comme il est un enseignant récemment diplômé, il doit accepter cette mission même s’il nourrit plein de rêves – aucun d’entre eux n’impliquant réellement l’enseignement ou les salles de classe. Fan de rock, il a prévu de déménager en Australie et de devenir un chanteur célèbre. Ugyen doit donc encore accomplir un an de service national et le ministère l’envoie à Lunana pour remplacer l’instituteur. Le voici sur la route, puis les sentiers, traversant les torrents de montagne et les chemins rocailleux, pour rejoindre l’école la plus isolée du Bhoutan – et la plus isolée du monde, perchée à 3’730 mètres d’altitude. À quelques jours du village, il est accueilli par le chef du village et ses habitants qui sont venus l’accueillir, lui manifestant un profond respect. La population sera à nouveau réunie pour le recevoir à son arrivée dans le village, lui exprimant à nouveau gratitude et respect pour sa fonction car c’est qu’enseignant « qui tient dans ses mains l’avenir des enfants », comme lui fera remarquer la chef de la classe. Dans ce périple à la fois géographique, initiatique et personnel dans pays du «Bonheur National Brut», où pourtant l’éducation ne va pas toujours de soi, Ugyen découvre des montagnards accueillants et généreux du peu qu’ils possèdent, et surtout des enfants assoiffés d’apprendre.

Le village de Lunana, dans l’Himalaya bhoutanais, n’abrite que cinquante-six habitants et est situé sur un glacier éloigné, à une semaine de marche de la route la plus proche. L’électricité est tout autant un luxe ici que le papier, y compris le papier de toilette, les manuels scolaires et même un tableau noir. Par le biais de méthodes originales et insolites avec lesquelles Ugyen enrichit la vie des jeunes de Lunana, le professeur constate rapidement l’enthousiasme incommensurable de ses élèves.

La caméra de Paso Choyning Dorji se déplace avec un rythme calme, posé et constant en complète symbiose avec cette nature majestueuse qui dicte le quotidien des êtres humains. Et pourtant, il a appris à filmer par « passion » car il n’y a pas d’école de cinéma ni pour les acteurs au Bhoutan :

Il n’existe pas d’acteurs professionnels au Bhoutan ni d’ailleurs d’école pour devenir cinéaste. Je ne me qualifie pas nécessairement de cinéaste. J’ai travaillé sur trois longs métrages. Un en tant que producteur, un en tant qu’assistant de réalisateur et celui-ci, mais je m’appelle plutôt un conteur. J’écris et je suis aussi photographe. Je prends beaucoup de photos et je voyage beaucoup. Alors que je voyageais dans les recoins les plus profonds du Bhoutan, j’ai réalisé qu’il y avait tellement de beauté là-bas, visuellement mais aussi en termes d’histoires. Et chaque fois que j’y allais, je rencontrais de belles personnes inspirantes avec les histoires les plus incroyables à raconter. J’ai rencontré un instituteur qui m’a dit qu’il gardait un yack dans sa classe parce qu’il devait ramasser de la bouse de yak pour se chauffer. J’ai rencontré une jeune fille qui vivait toute seule au sommet d’une montagne parce qu’elle voulait être là pour sa mère. J’ai fait mon film avec des personnes de Lunana qui interprètent leur propre rôle; mon film pourrait presque être un documentaire dans ce village le plus reculé du Bhoutan que l’on rejoint après quinze jours de marche …Pour le film, j’ai réduit le temps de voyages à huit jours (rires).

Paso Choyning Dorji raconte efficacement son histoire simple et ponctue ce récit initiatique de moments merveilleux, humoristiques et profonds. Ainsi, Ugyen se résout à utiliser de la bouse de yak séchée pour rédiger des leçons jusqu’à ce que lui et son guide Michen (Ugyen Norbu Lhendup) puissent construire leur propre version d’un tableau noir et de la craie. La transformation graduelle de l’école d’une salle rudimentaire à une salle grouillante de vie et propice à la transmission du savoir brosse un parallèle émouvant avec la propre évolution d’Ugyen et ses élèves. Habitué à une certaine modernité comme tous les habitants de la capitale, Thimpphou, ce jeune Bhoutanais occidentalisé qui ignorait où se trouvait le village de Lunana avant d’y venir, forcé et contraint, a parcouru bien du chemin, surtout un chemin intérieur. L’apprentissage est réciproque et naturel : dans ce beau voyage de transformation, Ugyen devient également un étudiant – alors qu’il apprend des villageois les forces spirituelles face aux difficultés : comment savoir interpréter les signes de la nature et des nuages, comment se chauffer à la bouse de yak, comment se contenter de peu et retrouver ainsi les vraies valeurs humaines, authentiques.

Les villageois sont incarnés par des acteurs non-professionnels et les enfants ont été choisis dans la région de Lunana, où le film a été tourné, d’où certainement ce sentiment d’authenticité et de véracité. Parmi les enfants, la jeune Peu Zam est remarquable de maturité et aisance face à la caméra en tant que cheffe de classe. Il existe de nombreux films qui proposent un chemin initiatique personnel – un sous-genre cinématographique à part entière – mais ces films ont tendance à suivre un étranger voyageant vers des terres lointaines, à la découverte de cultures et de traditions méconnues, exotiques, voire diamétralement opposées à celles des protagonistes. Dans Lunana, le chemin initiatique s’effectue au sein d’un même pays mais le périple d’Ugyen permet d’observer des variations de style de vie différentes au sein d’un même pays, en particulier dans un pays aussi petit que le Bhoutan. Il y a de nombreux points de contrastes extrêmes tout au long du film, comme la façon dont Ugyen commence son voyage, imprégné de sa propre technologie, cherchant désespérément à recharger la batterie de son téléphonent portable puis apprenant progressivement lui permettant de se déconnecter du reste du monde en envoyant des SMS ou en écoutant son iPod. Alors que les enfants du village sont si peu exposés au reste du monde qu’ils ne savent même pas ce qu’est une voiture. Ugyen le réalise quand il leur enseigne l’anglais alors qu’il dit : « C for car ! » et se heurte aux regards médusés des élèves.

Mais si existe bien un langage universel, c’est celui de la musique et Paso Choyning Dorji tient à montrer comment la musique, l’un des motifs majeurs du film, voire un protagoniste à part entière, fonctionne comme unificateur à travers différents types de modes de vie. Pratiquement tout le monde avec qui Ugyen interagit partage sa passion pour le chant, lui donnant un point de vue personnel sur les vocalises des montagnards en connexion avec la nature ambiante. Le film regorge ainsi de magnifiques chansons du village qui ont un sens plus profond au fur et à mesure que le récit avance. La photographie lumineuse met en valeur la beauté éthérée des paysages. Le directeur de la photographie a su transmettre et capter l’immensité des sommets de l’Himalaya qui se dressent derrière pratiquement tous les cadres alors que les nuages survolent les paysages de haute altitude. L’objectif de Jigme T. Tenzing capture les vues magnifiques avec des détails éclatants aux tonalités à la fois fortes et délicates tant dans les intérieurs rustiques qu’à l’extérieur. Son travail, remarqué dans The Red Phallus (2018) de Tashi Gyeltshen, l’associe comme l’un des meilleurs directeurs de la photographie de son pays.

Lunana (A Yak in the Classroom), a été sélectionné pour représenter le Bhoutan dans la course internationale de longs métrages aux Oscars.
Pawo Choyning Dorji confie :

Je ne pense pas qu’il y ait un autre pays comme le Bouthan dans le monde. Par le passé, nos dirigeants ont réalisé combien l’héritage de notre culture et nos traditions spirituelles étaient uniques et fragiles; ils ont décidé très tôt que le Bouthan existerait comme dans un cocon, isolé et protégé du reste du monde. C’est seulement dans les années nonante que le Bouthan a changé avec l’arrivée de la modernisation.

Lunana est un film rare, pictural, philosophique, tourné entièrement sur place en utilisant uniquement l’énergie solaire, et avec la communauté locale de Lunana sur place dans l’école la plus reculée du monde dans les glaciers himalayens ; une véritable invitation au voyage des yeux, de l’esprit et de l’âme !
Le film, qui est sorti ai Bouthan le 2 février, sort sur les écrans de Suisse.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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