j:mag

lifestyle & responsible citizenship

Cinéma / KinoCulture / Kultur

Maria, de Jessica Palud, retrace le scandale provoqué par Le Dernier tango à Paris et le traumatisme et la stigmatisation de sa jeune actrice

Pour son deuxième long métrage, la réalisatrice française s’inspire du livre Tu t’appelais Maria Schneider (Éditions Grasset), écrit Vanessa Schneider, cousine de l’actrice, afin de se procurer moult éléments sur la vie de la comédienne avant et après le film sulfureux Le Dernier tango à Paris, pour pouvoir déplacer le point de vue dans son film et nous relater l’histoire par le biais du regard de Maria Schneider.
Si tout un chacun se souvient que la carrière de l’actrice fut à la fois lancée et brisée par la scène de sodomie non consentie du film, Jessica Palud retrace l’histoire de cette jeune femme, mineure à l’époque, rudoyée par sa mère, en quête de son père, illustre acteur, qu’elle ne connaît pas, rejeté par la famille de celui-ci, et soudain propulsée sous les projecteurs devant la caméra d’un cinéaste célèbre et aux côtés d’un acteur vedette.

— Matt Dillon et Anamaria Vartolomei – Maria
Image courtoisie Frenetic Films

La cinéaste reconstitue avec empathie plusieurs moments fondamentaux du parcours tragique de Maria Schneider, à commencer par sa rencontre avec son père, Daniel Gélin, qui lui fait rencontrer son agent. Cette rencontre scelle son destin et les prises de vues du Dernier tango à Paris commencent. Ce film signera sa fulgurante ascension au sommet de l’affiche, sa gloire et sa déchéance artistique. Un terrible revers du destin provoqué par cette scène de sodomie improvisée sans son consentement, devenue tristement célèbre, concoctée par son illustre partenaire Marlon Brando (incarné par Matt Dillon, convaincant malgré une surprenante prothèse nasale) en accord avec le réalisateur, Bernardo Bertolucci (Giuseppe Maggio, d’une redoutable justesse, glaçante). Accompagné de scandale avant même d’être en salles, le film de Bertolucci condamnera à jamais Maria Schneider qui ne se verra plus proposer que des rôles déshabillés et/ou sulfureux. La comédienne sombrera dans les drogues dures et la dépression.

La réussite du film de Jessica Palud est de déplacer le point de vue d’une part, mais aussi de permettre au public de voir le contrechamp de la fameuse scène : certes, elle filme, en gros plan, les larmes qui coulent sur le visage de l’actrice alors que Brando est couchée de tout son poids sur elle pour mieux la dominer. Mais Jessica Palud filme aussi les personnes qui travaillent sur le plateau et dont on voit ici les regards médusés, les faces atterrées devant la scène qui se déroule sous leurs yeux. C’est à travers le regard de Maria que l’on suit ce tournage et cela permet au public d’éprouver de l’empathie à l’égard de cette jeune femme prise en étau et broyée. L’actrice Anamaria Vartolomei, qui est de tous les plans, porte le film et se révèle exceptionnelle.

La réalisatrice souligne :

« Dans son livre, Vanessa Schneider abordait sa cousine Maria par le prisme de l’intime, par le regard du témoin familial. Pour le film, je souhaitais déplacer ce point de vue et me focaliser sur Maria. Être dans son regard et ne jamais l’abandonner, faire la traversée avec elle. »

Grâce à ce contrechamp proposé, on réalise que ce que Maria Schneider a vécu sur ce tournage est un piège cruel et humiliant qui ne semble servir que l’excitation malsaine d’un réalisateur face à l’effroi et la détresse de sa comédienne. Le film questionne les limites de l’art, se penche sur l’intégrité bafouée, sur l’objetisation d’une jeune comédienne, et sonde l’humiliation et la trahison qu’elle ressent. À l’époque, les films étaient écrits par les hommes pour les hommes. Cette réalité a encore perduré quelques décennies et les femmes restaient peu nombreuses dans l’univers du septième art, surtout derrière la caméra. Malgré son ton de sérieux maladroit et la représentation trop familière d’une célébrité hors de contrôle, le film de Jessica Palud fait écho à l’actualité.

Si la cinéaste a choisi de ponctuer son récit d’ellipses temporelles, elle a mis l’accent, avec sa coscénariste Laurette Polmanss, sur les périodes charnières de la vie de Maria Schneider comme son adolescence, ses rapports chaotiques avec ses parents, ses débuts tonitruants au cinéma, sa descente aux enfers, puis sa rencontre avec Noor (Céleste Brunnquell), cette jeune femme qui lui permettra de se reconstruire. En s’inspirant des photographies de l’Américaine Nan Goldin, la cinéaste et Sébastien Buchmann, son chef opérateur, ont cherché à faire ressortir une beauté brute, au service des acteurs. La gageure du film était la reconstitution de la fameuse scène; la cinéaste explique comment elle a procédé :

« J’ai eu accès au scénario original du Dernier tango à Paris, l’exemplaire utilisé sur le plateau et annoté par la scripte. La scène n’était pas dans le scénario. Telle qu’elle est écrite, cette séquence devait s’arrêter sur un geste violent. Mais le jour du tournage, la scripte fait des annotations dans la marge, pour consigner tout ce qui a été ajouté. Avant de tourner, Bernardo Bertolucci a seulement dit à Maria que ça irait plus loin. Il avait l’habitude de rajouter des scènes, de susciter l’improvisation, de chercher « l’accidentel » qui nourrit le cinéma. Mais là, avec le beurre, il y a une limite franchie. Lorsque Marlon Brando baisse le pantalon de Maria et prend le beurre, ce n’est pas écrit. La jeune femme est prise par surprise et plaquée au sol. Bernardo Bertolucci lui-même, dans ses propos à posteriori, l’a reconnu clairement. Il a dit qu’il voulait les vraies larmes de Maria, une réelle humiliation. »

On comprend qu’à l’époque de ce tournage, il était impossible de remettre en cause la parole et la position de certains réalisateurs et que la place de la femme dans le cinéma était au service d’un monde patriarcal et machiste. L’humiliation et l’agression vécues par Maria Schneider paraissent impensables, impossibles en 2024, mais au vu de tous les témoignages qui abondent actuellement, et dont certains relatent des faits récents, on ne peut que conclure que cette façon de procéder était coutumière, tacitement acceptée et en aucun cas remise en question, d’où le fait qu’elle ait pu sévir si longtemps…

Firouz E. Pillet

j:mag Tous droits réservés

Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée/based Genève)

Firouz Pillet has 1004 posts and counting. See all posts by Firouz Pillet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*