Milla de Valérie Massadian – un petit bijou de finesse

A l’occasion de la sortie romande de Milla de Valérie Massadian, qui sera présente mercredi 16 mai 2018 à la projection du cinéma Spoutnik à Genève qui lui consacre un focus jusqu’au 3 juin, nous reproduisons la critique que nous en avions faite en novembre 2017 lorsque le film avait été présenté au cinéma Arsenal de Berlin dans le cadre de la Semaine du film français de Berlin, dans une série intitulée « Neues französisches Kino » (Nouveau cinéma français).
Le film sorti récemment en France y est toujours à l’affiche.

La France et ses populations que le cinéma français confine à la lisière de son art

Pour une entrée en matière dans la périphérie de la fantasmagorie de la France pariso-parisienne, voire germanopratine, c’est une entrée en matière ! Matière humaine et matière d’atmosphère qui nous plonge avec subtilité mais implacabilité dans la vie d’une jeune femme qui, selon les normes actuelles néolibérales, ne compte pas mais n’en reste pas moins exemplaire de la force de résilience de l’être humain. Milla n’est assurément pas « première de cordée », section de la société que le nouveau président français aime à consacrer, non, elle serait, selon la vision du monde macronnienne, plutôt dans la dernière section de cette cordée délétère : sans toit ni loi, maraudant au jour le jour les nourritures organiques de la vie et de l’esprit.

Ce film, présenté au dernier festival de Locarno dans la section Cineasti del presente, est un petit bijou de finesse, de coexistence naturelle d’oxymores tels que la candeur désenchantée, la légèreté et gravité de l’histoire et des protagonistes, tout comme le traitement par touches impressionnistes dans une composition expressionniste du déroulé narratif (à noter de très belles incises de gros plans sur Milla et Léo, instantanés expressifs de leur vie intérieure), de la photographie et des cadres. Les scènes sont de véritables tableaux qui jonglent avec les angles, les prises de vue intérieures vers l’extérieur et vice-versa, un travail de la matière (étoffes, buée, bougies, vitres cassées, etc.) qui permettent de jouer avec la lumière, magnifique et magnifiée, et mettre en contraste la chaleur de l’intimité dans un environnement froid.

— Luc Chessel, Séverine Jonckeere – Milla
Image courtoisie Makna

Tout en fluidité elliptique, Valérie Massadian accompagne le chemin quasi rituel d’une jeune femme vers sa condition d’adulte. La première partie se concentre sur le couple formé par Milla et Léo qui s’inventent une vie au bord de la mer dans une maison abandonnée. Milla est joyeuse, joueuse, Léo plus grave mais finit toujours par céder à l’élan de sa compagne, non sans avoir pleine conscience du moteur de leur relation : « tu flottes ; j’ai des tonnes dans les pieds ; soulève-moi un peu Milla. », dit-il en aparté de leur histoire.  Le décor du film est dépeuplé et assez désolé. Il le devient encore plus lorsque Milla, enceinte, glisse dans la seconde partie, sans Léo. Jusqu’à présent en autarcie à deux, elle va devoir trouver un chemin pour s’inscrire dans le cours de la vie et ré-enchanter son monde pour le petit être à naître. La force de la cinéaste est, ici, de ne pas nous imposer un combat héroïque ou au contraire perdu d’avance, mais un engagement au jour le jour qui pousse petit à petit les choses qui se mettent en place. La troisième partie engage Milla et son fils dans un devenir ouvert.
La beauté de ce que nous montre Massadian tient également dans les relations humaines où l’agressivité et l’hostilité ne sont pas érigées en norme mais où la bienveillance retrouve sa place naturelle, non spectaculaire, à travers de petites conversations et attentions, celles qui au quotidien font la différence.

— Séverine Jonckeere, Ethan Jonckeere – Milla
Image courtoisie Makna

Milla, c’est la merveilleuse Séverine Jonckeere, c’est aussi un peu son histoire, ce qui exhale cette authenticité, cette sensation de légèreté et spontanéité dans le jeu – particulièrement les scènes avec son bébé qui est son propre fils,  tout en étant parfaitement dirigé et maîtrisé dans le cadre de la réalisatrice. Au terme de cette histoire qui s’ouvre sur l’avenir, le spectateur sort avec un sourire sur les lèvres, confiant pour les protagonistes, car les belles forces et fragilités de Milla filmées par Valérie Massadian sont assurément celles de Séverine Jonckeere.

De Valérie Massadian ; avec Séverine Jonckeere, Luc Chessel, Ethan Jonckeere, Elizabeth Cabart, Valentine Carette ; France, Portugal; 2017; 128 minutes.

Malik Berkati

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