Otar’s Death du géorgien Ioseb Soso Bliadze – Une délicate bouchée cinématographique douce-amère

Film primé au Karlovy Vary International Film Festival et au Tbilisi International Film Festival, Otar’s Death est une petite bouchée douce-amère qui dévoile les failles d’une société géorgienne en proie aux ruptures qui la traversent, entre quête de modernité et vie traditionnelle. Pour son premier long métrage, Ioseb Soso Bliadze se sert de la figure classique d’opposition générationnelle pour nourrir son propos.

— Iva Kimeridze et Taki Mumladze – Otar’s Death
© trigon-film.org

Nika (Iva Kimeridze) a 16 ans, il est éperdument amoureux de sa camarade de classe Ana (Taki Mumladze). Il vit avec sa mère, qu’il interpelle toujours par son prénom, Keti (Nutsa Kukhianidze), dans un petit appartement en banlieue de Tbilissi. Leur relation est modelée par leur différence d’âge : Keti n’a que 36 ans. Elle lui emprunte de l’argent, ne s’intéresse pas particulièrement à sa vie quotidienne ou scolaire, vit la sienne.

Dans la tradition cinématographique géorgienne contemporaine (Wet Sand d’Elene Naveriani ; Horizonti de Tinatin Kajrishvili ; What Do We See When We Look at the Sky? d’Alexandre Koberidze ; And Then We Danced de Levan Akin ; entre autres)  rien ne presse les spectateurs.trices dans l’intrigue, les cinéastes prennent leur temps pour l’installer, sans jamais ennuyer – au contraire ! Il semble y avoir un savoir-faire pour créer un « retient-l’attention », avec de la douceur dans les tonalités sonores et chromatiques, même quand on sent sourdre le drame. Dans cette veine, Ioseb Soso Bliadze ne joue jamais sur le spectaculaire, partant du principe que les drames sont dramatiques sans que l’on ait besoin de les démontrer, de les exagérer. Et il a raison ; quels que soient nos référents culturels, chacun.e d’entre nous peut comprendre, que l’on soit de là-bas ou d’ici, les enjeux qui ramènent au fond commun de l’humain.

Un soir, après une journée au lac où sa mère l’a laissé pour s’amuser ailleurs avec une de ses amies, Nika prend la voiture de Keti pour rentrer. Lorsqu’il traverse un village, il tue accidentellement un vieil homme prénommé Otar (Marlen Egutia). Paniqué, il appelle sa mère qui s’arrange pour éviter la prison à son fils : elle doit réunir 30’000 laris en un jour… elle qui tape régulièrement son fils de 50 laris avant de sortir ! Nous sommes à la 19e minute du film, le titre apparaît et l’histoire se met en mouvement, entre ville et campagne, entre mères et fils, entre amours et silences, entre rêves et espoirs perdus.

La famille d’Otar se compose de sa fille Tamara (Eka Chavleishvili) et de son petit-fils Oto (Archil Makalatia). Les tensions sont immédiatement palpables, les antagonismes aussi. Tamara voit en la mort d’Otar un moyen de s’émanciper, de partir à la ville, loin de cette maison dans laquelle il n’y a même pas l’eau courante. Son fils, aussi taciturne qu’elle, ne compte pas quitter le village. Sa vie était auprès de son grand-père, à la vie brute, faite de chasse et de silence. Tamara, elle, ne semble respirer que dans la grange où elle s’enferme pour jouer du violoncelle. Tamara et Oto, tant dans leur façon de subsister que dans celle de se mouvoir dans leur lieu de vie, sont le contrepoint de Keti et Nika. Si la relation entre la mère et le fils de la campagne paraît plus tendue que celle dans la famille urbaine, elle se fonde sur la même dynamique d’incommunication et d’aspirations vitales, ainsi que sur la structure défaillante d’une société en transition.

Ioseb Soso Bliadze fait montre d’une grande rigueur dans la mise en scène, soutenu dans cet exercice par une tenue de caméra classique (Dimitri Dekanosidze), sans actions superfétatoires, avec des cadres propres, souvent fixes, provoquant de nombreux plans face caméra, jouant quand il le faut sur les profondeurs de champ qui donnent de l’épaisseur au récit. Outre les effets de contrastes entre la ville et la campagne, le cinéaste géorgien utilise l’effet géométrique et panoramique du téléphérique qui relie le centre de Tbilissi à un mont qui surplombe la ville. C’est à cet endroit que se jouera un autre épisode qui va bouleverser pour la seconde fois en deux jours la vie de Nika, en proie à une totale perte de repères.

— Vakho Chachanidze, Nutsa Kukhianidze et Natia Chikviladze – Otar’s Death
© trigon-film.org

L’essence du scénario (Elmar Imanov et Ioseb Soso Bliadze) s’appréhende dans ses ellipses, sa simplicité et sa limpidité proviennent de sa finesse, sans aucune surexplication. Les deux co-scénaristes font confiance à leur public, ce qui devient rare, pour ressentir l’histoire et leurs personnages. Nous avons l’impression de toujours savoir ce qu’il va advenir, et effectivement, l’attendu survient, avec néanmoins ce léger ajout de couche narrative qui craquelle, petit à petit, les façades des personnages et complexifie leurs personnalités. Comme pour récompenser le public de sa confiance, Ioseb Soso Bliadze nous gratifie d’un revirement inexplicable, qui ne change aucunement la donne de son propos, bien au contraire, le conforte dans sa lente progression tout en offrant une petite touche d’absurde analeptique au récit.

Otar’s Death, ce sont des histoires toutes simples de destins empêchés, de liens mal exprimés, de rêves brisés, de rencontres ratées, de la part de violence physique et psychique de la vie, même si d’autre part, elle est jolie dans son plus simple apparat, comme une baignade dans un lac.

De Ioseb Soso Bliadze ; avec Iva Kimeridze, Nutsa Kukhianidze, Eka Chavleishvili, Taki Mumladze, Vakho Chachanidze, Archil Makalatia, Marlen Egutia, Natia Chikviladze, Davit Roinishvili, Nanka Kalatozishvili ; Géorgie ; 2021 ; 106 minutes.

Sur les écrans romands : 8 juin 2022.

Malik Berkati

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