Parkour(s), le dernier film de Fatma Zohra Zamoum nous embarque avec énergie dans une histoire où l’inertie est la force motrice – Bluffant !

C’est un petit miracle de volontarisme qui fait que ce film existe enfin ; à cet égard, le titre qui renvoie à l’histoire narrée reflète également la genèse du film. L’idée originale, Fatma Zohra Zamoum l’a eue en 2015 mais n’a pu commencer le tournage qu’en 2018 !

Sur le plan des financements institutionnels ou d’industrie, ni en Algérie, ni en France, ni ailleurs, c’est bien seule mais avec des crowdfunders sur Ulule, des comédiens, des techniciens jeunes et pour la plupart volontaires et quelques partenaires locaux, que j’y suis allée. Et forcément de vraies personnes qui veulent que le film advienne cela donne la niaque ! Alors nous y sommes allés tous ensemble, 6 mois de préparation entre repérages, recherche de sponsors, partenaires et de solutions pratiques, 3 semaines de tournage et de nombreux obstacles personnifiés: le Wali de Blida, lieu du tournage, qui nous refuse son aide et assistance mais son interdiction n’était pas souveraine sur celle attribuée par le ministère de la culture – on a bataillé pour faire admettre l’état face au pouvoir local ; le chef de la DGSN qui dit non pour l’usage de tenues de police et fait des obstacles en conséquences ; une commission de lecture du FDATIC qui met 1 an et demi à lire le scénario et ne le valide qu’après tournage avec commentaires sur le scénario, un visa d’exploitation qui mets 3 mois à être délivré, et j’en passe…

Parkour(s) de Fatma Zohra Zamoum
Image courtoisie ZET Compagnie Productions

Un élan de solidarité des partenaires a permis d’avoir du bon matériel de tournage et d’éclairage ainsi que les assurances nécessaires sans lesquelles il est compliqué de faire un film, et comme le souligne énergiquement la réalisatrice :

et pour le reste on a mangé des omelettes et on s’est débrouillé pour le logement et le transport. Et nous avons surtout eu l’investissement des jeunes parkouristes de APF (Algerian Parkour Family) pour tout, l’investissement d’acteurs avec lesquels j’ai travaillé sur mes films précédents (Nadjia Laaraf, Mohamed Bounoughaz, Loubna Boucheloukh et Mohamed Brik Chaouch, etc). Et l’amitié ou l’investissement particulier de comédiens avec lesquels j’ai collaboré pour la première fois Adila Bendimered et Houda Hachemi et Mohamed Said Mosbah (ce dernier m’a dit « on t’accompagne sur ce projet, même à pied » et c’était précieux).

Le résultat de ce tour de force : du bon et beau cinéma !

 

Dès le générique, on entre dans une rythmique qui nous prend par les sens et nous invite à suivre une histoire morcelée, qui fait cependant rapidement unité, et se raconte par une musique et un montage (avec des split screen [écran divisé, N.D.L.R.]  habillement utilisés) très dynamiques dans un environnement social statique. Cette antinomie est d’autant plus fascinante qu’elle ne repose pas sur une démarche à thèse qui explique et démontre, mais au contraire raconte par les images et leur montage, instaure une atmosphère, un univers qui n’oblige pas le spectateur, tant s’en faut !, lui permettant de faire lui aussi son propre parcours dans cette histoire. Certain.e.s y reconnaîtront des situations familiales, d’autres le climat général d’un pays, d’autres encore, peu familiers avec l’Algérie, s’y retrouveront eux aussi, l’histoire que nous propose Fatma Zohra Zamoum ayant cette rare qualité d’être simple, universelle, éternelle tout en racontant aussi un territoire et une réalité spécifiques. Et bien sûr, les trois appréhensions du film pouvent parfaitement se recouper.

Il est 6 heures du matin, la petite ville s’éveille pendant qu’un parkouriste (free runner) s’entraine. Salima, 40 ans, une aide cuisinière, fille mère de Nedjma, se réveille tard. Et comme il n’y a pas de transport car la route est bloquée, elle arrive en retard à la cuisine de la salle de mariage où elle travaille. Sonia, 55 ans, une chanteuse, mariée à un homme plus jeune qu’elle, se prépare à aller chanter à un mariage. Kamila, 27 ans, la mariée, passe des heures à regarder ses souvenirs d’enfance et à faire des choses sans relation avec son mariage. Elle est comme absente à ce qui se prépare. Dans la salle de mariage les préparatifs vont bon train quand Youcef, 27 ans, vendeur à la sauvette d’accessoires de téléphone à la station de bus et passionné de parkour, ami d’enfance de Kamila, arrive. Il vient offrir son aide à la famille de la mariée pour ce jour spécial. Le futur marié, Khaled, 30 ans, un riche commerçant et vendeur de meubles a prévu, quant à lui, de passer son après midi au hammam avec ses amis. Toutes ces personnes qui se retrouvent à la fête traditionnelle et organisée dans un milieu conservateur, amènent avec elles et malgré elles, leurs problèmes et leur mal-vie. Une chose ressort avec éclat des images de tout ce petit monde : personne ne sourit, personne ne semble posséder une once de joie en soi. Par contre, il ne manque pas de nervosité, d’agressivité, de violence sourde, de refoulements, de ressentiments. Et pourtant, ce n’est pas un sentiment dépressif qui accompagne le spectacle de ces personnages qui vont en 12 heures se mouvoir dans leur vie, mais l’impression que ce qui bouille depuis longtemps est prêt, ici ou là, à saillir.

— Adila Bendimered – Parkour(s)
Image courtoisie ZET Compagnie Productions

N’oublions pas que Fatma Zohra Zamoum a écrit son scénario en 2015 et que la fin du tournage a eu lieu entre janvier et février 2018… Le début du Hirak (Le mouvement, une série de manifestations tout d’abord contre un 5e mandat du président Abdelaziz Bouteflika, puis pour un changement global du système, et qui est entré dans sa seconde année, suspendu présentement par la crise sanitaire du Covid-19 ; N.D.A.) qui a fait la Une des médias internationaux pendant plusieurs semaines a eu lieu en février 2019. C’est toujours troublant de retrouver régulièrement la magie du cinéma et de leurs auteurs être d’une once en avance sur le Zeitgeist !

La musique de Farid Belhoul (Diaz) et les incises de de parkour dans la narration permettent de multiplier les niveaux de narration, que ce soit les réflexions macro socio-politiques ou les états d’âmes et d’esprits des personnages. Les jeunes et les femmes, inscrit.es dans la modernité par leur appréhension du monde, se retrouvent englué.es, étouffé.es dans des structures sociales et institutionnelles qui ne leur ouvrent aucune perspectives. Le besoin de respirer, de s’ouvrir, de se libérer vibre dans toutes les fibres de ces personnages empêchés.

Si je n’avais pas le Parkour, je serais devenu fou

dit Youcef à Malik, le frère de Kamila.

Le lieu où se déroule l’action est lui aussi symbolique de l’état général d’immobilisme et de fonctionnalisme : loin de l’image d’Epinal des villes bouillonnantes de vie, on se retrouve dans ces cités, qui ont le mérite de pouvoir loger des gens qui pendant des décennies ne pouvaient trouver de logements – la pénurie était un problème sociétal  majeur, puisque les jeunes ne pouvaient se marier ou quitter la maison parentale – mais n’ont absolument pas été pensée comme lieu de vie, ne possède aucune âme.

Cela en ajoute bien sûr à ce sentiment d’horizon bouché qui ne donne à espérer de la vie que partir ou arriver à faire des affaires, les deux succédanés au bonheur personnel n’étant bien sûr qu’illusion.

Youcef, fumant avec son ami pour essayer de se recadrer un peu dans sa journée de cauchemar :

Tu es fort Chabik, avec toi on s’envole sans visa.

Pendant qu’apparaît le chanteur Farid Belhoul derrière les deux personnages, tel un double conscient, avec un puissant refrain :

Coincé entre tradition et modernité, entre passé et présent, entre l’Amérique et l’Égypte.

Farid Belhoul et Fatma Zohra Zamoum mettent ainsi le curseur sur cette schizophrénie qui entrave depuis la décolonisation cette région du monde mais encore plus, concernant l’Algérie, depuis l’après décennie noire qui a traumatisé tout un peuple et atomisé ses aspirations en tant que nation. En même temps, pour toute cette jeunesse devant laquelle s’étale en direct sur tous ses écrans le vaste monde et ses chimères, le désespoir grandit et se nourrit des champs de tous les impossibles et les fantasmes qui vont avec. Quelles sont les alternatives si ce n’est le refuge dans le carcan le plus serré qu’est l’obéissance à la loi corrompue et corruptrice – qu’elle soit au niveau familiale, sociétale ou institutionnelle ; tout est transaction, même l’amour  – ou, comme le fait apparaître la réalisatrice, sans toutefois appuyer dessus puisque ce n’est pas le propos, la forme la plus bigote de la religion. Ce rêve permanent d’ailleurs et cette impossibilité de trouver une place singulière dans une société qui essaierait au moins de tendre vers un minimum d’équité empêchent jusqu’à l’idée de pouvoir construire le présent ici.

Ce condensé de 12 heures passées avec ces protagonistes n’est pas réaliste pris en tant que tel ; et pourtant Parkour(s) est une tranche coupée dans le vif de la réalité qui finit par se sublimer dans le cinéma.

De Fatma Zohra Zamoum; avec Adila Bendimered, Nadjia Laaraf, Houda Hachemi, Nazim Halladja, Mohamed Bounoughaz, Abdelhamid Rabia, Abdelrahim Bouarour, Redouane Nehar, Loubna Boucheloukh, Mohamed Brik-Chaouche; Algérie, France; 2019; 81 minutes.

Malik Berkati

Après avoir été présenté à quelques festivals, le film sort le 24 juin à Paris et restera dans la salle du Saint André des Arts jusqu’au 14 juillet inclus tous les jours à 13h (à part les mardis) en présence de la réalisatrice et/ou des membres de l’équipe. Avec la reprise post-Covid des festivals et la réouverture des cinémas dans le monde, espérons que le film puisse reprendre son parcours de distribution.

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malik berkati

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