Les Séminaristes (Sluzobníci ; Servants) du Slovaque Ivan Ostrochovský – Un très bel objet cinématographique

Présenté dans la nouvelle section compétitive Encounters de la Berlinale 2020, le second film d’Ivan Ostrochovský aborde de manière expressionniste les relations entre le régime politique et l’Église catholique dans les années 80. Étroitement surveillées par la police secrète, les autorités religieuses naviguent sur les eaux de la collaboration alors que certains membres de l’Église optent pour la résistance aux diktats politiques. C’est ce que vont découvrir deux jeunes gens, Juraj et Michal, à leur arrivée au séminaire.

— Polakovic Samuel et Samuel Skyva – Les Séminaristes
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

La forme du film participe pleinement au narratif et à sa psychologie, dans format 4 :3,  un noir et blanc très propre et bien travaillé qui parvient grâce au travail de lumière à donner aux Séminaristes un cachet de film noir des années 50-60, une ambiance sourde, anxiogène. Ostrochovský joue énormément du contraste du blanc avec le noir des soutanes des prêtres, des séminaristes ainsi que des costumes gris des fonctionnaires de police. L’utilisation des ellipses, de longs plans quasi immobiles et silencieux tels des tableaux, des formes et angles du décor, des cadrages qui absorbent mais aussi réfléchissent la lumière – la sensation visuelle comme celle de la pensée des personnages –, du bruitage, des dialogues laconiques procure une impression d’intranquillité permanente qui laisse les sens et l’esprit constamment aux abois, cherchant à faire le lien entre la scène d’ouverture qui produit un pur effet de film noir et les activités et contre-activité qui se déroulent dans le séminaire et autour des religieux dans une atmosphère de film d’espionnage d’après-guerre. Tout cet aspect formel du film rend de manière optimale ce constant sentiment d’oppression qui fait que tout le monde doit se méfier de tout le monde.

Les choses tournent autour du séminaire et de ses occupants, jeunes et vieux, du mouvement tchécoslovaque Pacem in Terris (Paix sur la terre) qui a collaboré de 1971 à la chute du Rideau de fer en 1989 avec le régime communiste et le StB, sa police secrète. Le mouvement regroupait plus de la moitié des prêtres qui officiaient en Tchécoslovaquie. Ostrochovský montre une autre facette de l’Église catholique, avec des prêtres dissidents, également organisés et prêts à s’opposer de l’intérieur au dogme officiel, malgré les risques majeurs encourus, allant du renvoi du séminaire et de l’envoi à l’armée des jeunes gens, à la prison, en passant par la case torture, jusqu’à l’assassinat.

Le réalisateur slovaque explique :

Mon coscénariste Marek Leščák m’a raconté l’histoire de Vlado Zboroň, qui a étudié dans les années 1980 au sein d’une faculté de théologie dont il a ensuite été exclu. Les services secrets de l’état ont passé un accord avec lui : il pouvait continuer d’étudier s’il collaborait, or il a refusé, et maintenant il est dans notre film. Quand on faisait des recherches sur l’histoire de cette faculté de théologie, on a découvert un fait extraordinaire : la majorité des étudiants ont lancé une grève de la faim pour protester contre la collaboration des prêtres avec Pacem in Terris. C’était incroyablement courageux, je ne sais pas si les autres universités tchécoslovaques du début des années 1980 auraient pu aller jusque-là. On a utilisé quelques faits réels qui se sont passés pendant la normalisation, comme la grève de la faim ou la mort du prêtre ordonné en secret, Přemysl Coufar.

Ivan Ostrochovský n’a toutefois pas fait un film contre l’Église catholique mais a voulu montrer par ce biais les mécanismes qui amènent à collaborer activement ou passivement avec un régime autoritaire.

J’ai choisi l’environnement de la Faculté de théologie parce que le conflit moral posé par la collaboration avec le régime y était logiquement plus intéressant qu’ailleurs. La majorité de la société a collaboré avec le régime. C’est facile de nos jours, et malheureusement un peu à la mode, de critiquer l’Église catholique. Cependant, l’histoire de leur collaboration n’est pas si différente de celle, par exemple, des artistes à l’époque. Les prêtres ont donné de la crédibilité au régime par leur appartenance à Pacem in Terris, et les artistes ont fait de même à travers leur affiliation au Parti Communiste ou aux Jeunesses Socialistes. Cependant, les prêtres en Slovaquie ne sont que des citoyens, comme nous autres. Si la majorité de la société collabore avec le régime, eux aussi.

Les Séminaristes d’Ivan Ostrochovský
Image courtoisie Xenix Filmdistribution

Il ajoute :

Je ne considère pas le cinéma comme un outil qui sert à générer des polémiques ou de condamnation morale. Je ne veux pas présenter d’opinion spécifique ou apporter des réponses au public : je veux les pousser à la réflexion ; pas seulement porter un regard critique sur les autres, les « méchants », mais, surtout, méditer sur nous-mêmes. C’est trop facile de sortir de la salle en se félicitant, en se disant qu’on est dans le bon camp, et que les mauvaises personnes sont dans le camp délimité par le film, en divisant la société entre bons et mauvais. Je pense, comme d’autres, que le mal ne devrait pas être relativisé, mais il ne devrait pas être banalisé non plus. C’est pour cela que j’aime choisir des personnages qui, même s’ils font des choses répréhensibles, nous ressemblent pas mal par certains aspects. On comprend comment ils se sont laissé gagner par la peur, la frustration, l’insatiabilité ou des arguments rationnels montrant qu’il ne pouvait en aller autrement. Je veux que le public comprenne à quel point il est facile de se retrouver du mauvais côté de l’Histoire.

La police secrète est incarnée par le toujours exceptionnel et très prolifique acteur roumain Vlad Ivanov, qui n’a jamais besoin de surjouer pour exprimer les dispositions intérieures de ses personnages, ici le Dr. Ivan, dont la peau se tachète de noir, taches qui s’étendent et se multiplient sur tout son corps à mesure que le film avance, en écho à l’état de son âme.

d’Ivan Ostrochovský ; avec Vlad Ivanov, Polakovic Samuel, Samuel Skyva, Vladimír Strnisko; Slovaquie, Irlande, République tchèque, Roumanie; 2020; 80 minutes.

À l’affiche sur les écrans suisses.

Malik Berkati

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