Théâtre Le Poche, Genève : Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas, de Magne van den Berg, rappelle la triste réalité des violences faites aux femmes

La première du spectacle Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas (dont le titre original est Kale bomen ruisen niet), de Magne van den Berg, dans une mise en scène de Sarah Calcine, interprété par Barbara Baker et Jeanne De Mont, a eu lieu le 14 février 2022 au Théâtre Le Poche, au cœur de la Vieille Ville de Genève et sera présenté jusqu’en mai 2022.

Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas de Magne van den Berg
© Rebecca Bowring

L’auteure et performeuse néerlandaise Magne van den Berg, présente au Poche lors de cette première souligne combien la lecture l’apaise et la réconforte, la nourrissant dans son travail de créatrice :

« Pour revenir à l’écriture théâtrale et à la littérature, il est très apaisant pour moi de lire des mots et des lignes d’écrivaines – ce qui signifie «des gens». L’art est thérapeutique. Que ce soit la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma ou les arts visuels, parce que l’art est fait par des gens pour des gens, et cela même guérit. Pour ce qui est de la compréhension de notre propre vie et de nos luttes, il est très apaisant de voir (ou de lire) des personnages qui luttent eux aussi. L’art vous dit « je ne suis pas seule »… n’est-ce pas la chose la plus apaisante qui soit ? »

Ce 14 février, jour de l’Amour par excellence, le public assiste donc aux échanges animés entre deux femmes, deux amies. Les dix premières minutes du spectacle, la salle reste éclairée, impliquant à part entière le public qui se retrouve dans la situation de témoins de ce qui sera révélé plus tard dans la pièce. À l’abri du monde et des hommes, Dom et Gaby, isolées, se sont installées dans un camping, pour une durée indéterminée. Devant leur caravane, elles se préparent, attendant on ne sait qui, ou quoi. Un matin d’automne, l’odeur fraîche de la mousse du sous-bois se mêle à la fumée froide qui imprègne les vêtements humides des habitantes du terrain. La mousse s’est installée partout, même sur le sucre. Dom, devant la caravane au plastique jauni, sur sa chaise en plastique jauni, boit son café en attendant que Gaby émerge.

Deux femmes sont assises devant une caravane. L’un était déjà réveillé, l’autre vient de se lever. « Qu’est-ce tu prend ? Du café ? Du thé ? » Une conversation s’engage, au fur et à mesure que la journée défile lentement, dans une ambiance un peu fébrile.
Gaby n’est pas bavarde, voire taciturne, donnant des réponses monosyllabiques aux questions incessantes de Dom qui parle comme un moulin. Elles attendent de la visite. Elles se changent et se changent encore, hésitent entre jupe et pantalon, débattent sur leurs tenues car elles veulent faire bonne impression à leurs visites. Ces tergiversations entre pantalon et jupe occupent une bonne partie de leur jeu matinée et une bonne partie du spectacle.

Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas de Magne van den Berg
© Rebecca Bowring

Cette première scène concerne l’habillage. S’habiller pour le monde extérieur, pour faire bonne impression, pour le qu’en dira-t-on, pour éviter le jugement des autres. «L’enfer, c’est les autres», comme l’a si bien dit Sartre. Pour Magne van den Berg, Sartre voulait dire «l’enfer, c’est ce que vous pensez que les autres pensent en vous voyant».

Cette coquetterie surprend vu l’état des lainages tâchés, des feutres déchirés et mal assortis qu’elles possèdent dans leur petite garde-robe. Elles attendent, tel Godot mais au féminin : elles attendent encore et toujours, ont le temps de douter et de palabrer. Au hasard des essayages, Dom met la main sur le vieux manteau. Elle veut que Gaby l’enfile à nouveau. Une dernière fois. Pour chasser le souvenir, pour chasser les souvenirs. Gaby n’en a pas très envie, Dom insiste. Dom la bouscule tout en veillant sur elle, évite que, discrètement, en silence, la mousse n’envahisse Gaby à son tour. Car ce sont des souvenirs douloureux, des souvenirs qui rappelle la violence, les coups…

Pendant une heure dix, le public participe à l’attente des deux femmes, une attente qui semble interminable : qu’attend-on ? Qui attend-on ? Dom et Gaby semblent gravement préoccupées par l’insoluble problématique de « quel vêtements porter » pour être à leur avantage et faire bonne impression. Au fil d de l’attente, leurs échanges sont de plus en plus laconiques, souvent extravagantes et rocambolesques, parfois absurdes, forçant le sourire et amenant progressivement le malaise. Mais de quel malaise s’agit-il ?

La force de Magne van den Berg réside dans ces courtes répliques et cet humour omniprésent qui accaparent l’attention de l’audience pour mieux camoufler un drame, de terribles souffrances, des larmes, des regrets, un espoir se laisse deviner. Derrière une apparente superficialité, une violence indicible se laisse percevoir. Il était question de prise de pouvoir, de domination.

Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas de Magne van den Berg
© Rebecca Bowring

Sur la forme choisie, Magne van den Berg révèle :

Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas a été écrit en 2006 pour deux actrices qui m’ont demandé d’écrire une pièce pour elles. Elles sont venues me rendre visite dans ma caravane au bord de la mer, et en les entendant parler – très musicalement, comme des oiseaux – j’ai pensé que ça devrait être cela, le ton de la pièce… ce que j’ai exagéré. Je suppose qu’il y a aussi un peu de ma famille dans le ton. Quant au contenu de la pièce, il est né de mon imagination et de ma propre vie. Deux femmes qui se sont retirées de la société, cela me semblait poser un cadre convenable et solitaire.

Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas invite à comprendre entre les lignes ce qui est si dur à confesser, à cerner ce que l’on ose pas avouer, à comprendre l’appel au secours, à entendre ce cri désespéré dans l’obscurité et à réaliser que cette logorrhée verbale de l’une compense le silence de l’autre mais que ces deux facettes résultent du même traumatisme. Il faut de l’ingéniosité et de la sensibilité pour ciseler des dialogues où aucun mot n’est superflu, où la tendresse affleure mais où la violence se devine dans les vides.

Présenté au Poche depuis le 14 février 2022, Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas est mis en scène par Sarah Calcine, assistée par Chloë Lombard, dans une scénographie et des lumières signées Victor Roy, le son étant assuré par Fernando De Miguel. Barbara Baker et Jeanne De Mont donnent corps et voix à Rome te Gaby dans des costumes d’Augustin Rolland.

Plusieurs représentations de ce spectacle seront données au mois de février, au mois d’avril et au mois de mai 2022.

À l’heure où la presse quotidienne romande annonce que les chiffres des violences conjugales et des féminicides augmentent de manière drastique, Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas, de Magne van den Berg fait écho à une terrible réalité encore trop souvent tue.

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Firouz E. Pillet 

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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