Baghdad in my Shadow, de Samir, relate les affres de l’Irak contemporain à travers les destins tragiques de ses protagonistes

Le dernier opus du réalisateur suisse Samir, Baghdad in my Shadow, a été présenté en première mondiale au 72ème Festival de film de Locarno en août 2019.

Baghdad in My Shadow de Samir
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

A Londres, un petit café fréquenté par la diaspora irakienne est menacé par des dangers issus du passé, entre autres les hommes de main de Saddam Hussein qui travaille dorénavant pour le gouvernement actuel. Un auteur communiste qui a fui son pays après avoir été torturé, une femme cachée et un travailleur illégal, gay et expert en informatique se rencontrent au Café Abu Nawas, un lieu de rencontre populaire pour les Irakiens en exil à Londres. Incité par l’imam d’une mosquée salafiste, le neveu de l’auteur en exil, un jeune fanatiquement religieux, attaque son oncle et bouleverse la vie de tout le monde. A travers l’histoire de différents immigrés irakiens à Londres, Samir aborde les trois tabous du monde arabe contemporain : l’athéisme, la libération des femmes et l’homosexualité. Pour les acteurs irakiens vivant à Bagdad, le fait d’avoir joué ces rôles comportait des risques.

Samir dépeint un microcosme faits d’amis d’exil : le poète Taufiq et l’informaticien Muhanad, passent presque tous les jours. Taufiq (Haytham Abdulrazaq) s’occupe de son neveu Naseer (Shervin Alenabi) depuis la mort de son frère, mais doit le regarder impuissant alors qu’il change sous l’influence du prédicateur islamiste radical Sheikh Yasin (Farid Elouardi) et commence à se rebeller contre lui en tant qu’athée. Dans la vingtaine, le jeune homme ne sachant pas que faire de sa vie, il est prêt à la sacrifier pour des idées fondamentalistes.

Baghdad in My Shadow de Samir
Image courtoisie Filmcoopi Zurich

Muhanad a récemment quitté Bagdad pour échapper à la menace qui pèse sur les homosexuels. Mais même en Angleterre et devant ses amis, il n’ose pas être ouvert à son amant. Amal Zerjis, une jolie architecte et ingénieur en génie civil, fait son jogging tous les matins et doit gagner sa vie en servant dans le café Abu Nawas puisque son diplôme n’est pas reconnu en Angleterre. Bien qu’encore mariée en Irak, celle qui se fait appeler Amal pour échapper à sa véritable identité  de femme irakienne marié à un représentant du gouvernement, entame une relation amoureuse avec un architecte britannique, Martin. Elle ne sait pas qu’elle court un immense danger car son mari débarque à Londres en tant qu’attaché culturel du centre culturel irakien pour acheter des appareils d’alimentation en eau mais surtout pour la persuader de renoncer au divorce. Comme il travaille pour le gouvernement irakien, il a des appuis bien au-delà des frontières du pays.

Zeki, ancien communiste bon vivant et propriété du café, a des vues sur son employée qui décline ses avances, ce que Zeki vit relativement bien jusqu’à ce que l’arrivée du mari jaloux chamboule la quiétude apparente des immigrés.

Samira, une communiste de longue date, qui distille de sages conseils, lui fait remarquer alors qu’il observe Muhanand et son ami anglais de l’autre côté de la route que « déjà au Kurdistan tu n’avais pas compris : si tu nies l’homosexualité, tu nies la politique. C’est ta nature sinon pourquoi as-tu baptisé ton café avec le nom d’un poète gay et alcoolique ?»

Il y a aussi un lourd et oppressant atavisme culturel et le machisme lié au patriarcat; quand Amal confesse à Tawfiq qu’elle est amoureuse d’un architecte anglais, Martin, il part offusqué après lui avoir demandé si « Les hommes irakiens ne sont pas assez bien pour toi ? » Elle lui répond aussitôt : « Le pays libre ne vaut-il pas aussi pour les femmes ? »

Samir dénonce avec justesse et subtilité que le souffle de soif démocratique qui sévit sur son pays n’a pas supprimé le poids des traduits de la société, en particulier envers les femmes.

Tout au long du film et des tranches de vie de chaque protagoniste Samir insert des auditions au commissariat : deux policiers dont l’officier Mason (Daniel Adegboyega) interrogent Tawfiq, accusé d’avoir assassiné un diplomate. Puis deux représentants des services secrets – Graham Foster (Ken Bones) et Simone Bee (Helen Bradbury) prennent la relève et l’interrogent sur son niveau; il découvre que Nasser a une trentaine d’hommes sous ses ordres et transfère de l’argent toute les semaines sur un compte en Turquie puis par ce biais en Syrie. Samir fait ainsi un rappel subtil des jeunes Occidentaux en rupture de la société, sans formation, qui trouve une raison à leur vie, même si il s’agit au final de la sacrifier, en se mettant au service de prédicateurs extrémistes.

Samir rappelle aussi le statut précaire des immigrés qui restent observés, contrôlés, voire arrêtés et interrogés par la police qui ne croit pas facilement ce qu’avouent les personnes arrêtées.

Après son dernier succès, le documentaire Iraqi Odyssey (j:mag avait interviewé le réalisateur lors de la présentation du film à la Berlinale 2015, en allemand; N.D.L.R.) , Samir revient avec un drame qui questionne la société irakienne en particulier  mais aussi l’humanité en général à travers des questions actuelles qui semblent évidentes dans les pays occidentaux mais sont encore problématiques dans nombre de pays dont ceux du Moyen-Orient : les idées politiques, l’émancipation des femmes et le diktat masculin, l’homosexualité.

A travers Baghdad in my Shadow, Samir montre comment le passé politique, moral et culturel s’accroche aux protagonistes comme une ombre, même en dehors du pays d’origine, les poursuivant dans leur nouvelle vie même sous une fausse identité. Samir ausculte ces trois tabous clés dans la société arabe qui écrasent les mentalités et ouvre un débat interculturel passionnant.

 

Dès la séquence d’ouverture, le ton est donné : la caméra filme le ciel d’un bleu ensoleillé puis amorce une descente sur une ville traversée par un grand fleuve, puis filme un portrait géant de Saddam Hussein armé et enfin, en vue aérienne plongeante,  une arrestation musclée. Samir nous entraîne à Bagdad, berceau de l’humanité, que nous rappellent des bas-reliefs de l’époque mésopotamienne sur un bande-son de batailles, de lames de glaives qui se croisent et de hennissements de chevaux … A travers cette bande-son, Samir fait allusion à son pays d’origine qui est à la fois un creuset séculaire d’influences culturelles, socle de l’Antiquité mais aussi terre  de dissensions et de combats violents.

Dans son documentaire Iraqi Odyssey, il analysait la situation de son pays à travers les tribulations de sa famille. Il poursuit ici son analyse des maux et des blessures de son pays d’origine à travers les destinées croisées, douloureuses et tragiques des protagonistes. Un nouvel opus très réussi et abouti !

Déjà sur les écrans alémaniques, sur les écrans romands le 19 février 2020

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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