Berlinale 2021 : dans la section Encounters, District Terminal (Mantagheye payani), de Bardia Yadegari et Ehsan Mirhosseini, dépeint un avenir proche de l’Iran, étouffé par la quarantaine physique, morale et émotionnelle

Téhéran dans un proche avenir. La pollution et un virus mortel ont réduit la ville à un dépotoir et contraint la population à émigrer ou à vivre en quarantaine. Peyman (Bardia Yadegari) est un poète qui tente mais ne parvient pas à être publié, bloqué par les fonctionnaires du bureau de censure. Devant une vie asphyxiante et le spectre de son père qui le hante et le culpabilise, il noie son marasme dans la cigarette et l’héroïne. Peyman vit avec sa mère (Farideh Azadi) dans un quartier placé sous surveillance permanente par des agents de quarantaine qui déambulent dans des combinaisons intégrales dignes de la Nasa. Luttant pour survivre, il partage un petit appartement avec cette mère âgée qui semble être la seule à lui apporter des conseils clairvoyants. Quand Peymam se promène ou court dans ce quartier vide, il entend de tous côtés de mauvaises nouvelles du monde extérieur.
Peyman partage ses journées entre passer du temps avec sa belle-fille adolescente tout aussi désabusée, une Iranienne vivant aux États-Unis qu’il a épousée pour émigrer, mais qui teste son engagement à chaque échange à distance, des conversations avec ses deux amis les plus proches, Ramin (Ali Hemmati) et Mozhgan (Gandom Taghavi), et une liaison illicite avec une fille dont il est désespérément amoureux, mais qui finira par quitter l’Iran. Les rumeurs d’une guerre imminente se multiplient et les amis de Peyman partent les uns après les autres, le laissant seul et tourmenté par des fantômes et ses addictions.

— Bardia Yadegari, Farideh Azadi – Mantagheye payani (District Terminal)
Image courtoisie Berlinale

Malgré ce contexte anxiogène, Peyman poursuit son dessein d’écrire et d’être publié; les feuilles manuscrites jonchent le sol de sa chambre et de son salon entre inspirations et crises de manque et d’angoisse. Il cherche, en vain, à se sevrer et rejoint un groupe de paroles aux Toxicomanes Anonymes. Sa mère le soutient, mais lui confie, en sanglotant, que s’il ne parvient pas à se libérer de ses démons, elle en mourra : « Je veux retrouver mon enfant « clean » alors que je connaissais ni la misère, ni la solitude, ni la tristesse. »  Comme le dit sa belle-fille adolescente, elle aussi toxicomane, « ils ne prennent pas de drogues pour se défoncer; ils veulent juste tuer la douleur pendant un moment. » Presque partout où la caméra regarde, il y a soit de la tristesse, soit une sorte de solitude, même étant accompagnée, de l’errance tant physique que morale, de désintégration.

Malgré le dépérissement généralisé des êtres, l’esthétique soignée du film est omniprésente. D’ailleurs, dans une sorte de mise en abyme esthétisante, Peyman prend des photos des bâtiments, des murs couverts de graffitis et des fenêtres délabrées, divers éléments de la vie quotidienne des habitants de ce quartier qui transcrivent métaphoriquement leur ressenti, leurs émotions et le désespoir devenu leur quotidien. La symbolique de l’architecture, prend tout son sens à la fin du film alors que les deux réalisateurs ont choisi de faire défiler des images d’archives – un défilé de soldats à la croix gammée, le champignon nucléaire d’Hiroshima, Martin Luther King, des oiseaux morts flottant dans une marée noire, des éboulements de terrain, un dépotoir sauvage en pleine nature, les flammes d’un incendie, les catastrophes naturelles, etc., pour rappeler l’inéluctable finalité des êtres, voués à retourner poussière.

Les maisons, l’architecture en général, autrefois garantie de paix et d’abri, devient ici synonyme de menace et de destruction. Comment parvenir à fuir ce lieu devenu hostile, une sorte de terrain vague inhospitalier ? C’est ce que tentent Peymam et ses amis. En proie à des visions récurrentes de son père décédé, d’un censeur et d’hommes vêtus de tuniques de protection et de masques à gaz, il sombre progressivement dans un gouffre qu’il ponctue par ses injections d’héroïne. Dans quel monde vit Peyman, réel ou fictif? Dans lequel des deux trouvera-t-il la rédemption ? C’est ce qu’interroge District Terminal à travers le parcours douloureux et houleux de cet homme.

Le film commence par une citation de «Exorcising Terror» d’Ariel Dofrman :

«Les tyrans abdiquent parce qu’ils n’ont pas d’autre alternative, parce qu’ils ont perdu la bataille pour l’imagination du futur, parce que des millions de leurs compatriotes, au fond de leur cœur derrière es murs privés et là-bas dans les rues les plus risquées de leur ville, ont pu rêver à une autre sorte de monde. »

Les deux réalisateurs, Bardia Yadegari et Ehsan Mirhosseini, expliquent leur choix de cette citation :

« Ces premiers mots expriment la philosophie et le but plus grand qui nous ont poussés à unir nos mains et, avec tout ce que nous avons et savons, pour créer un rêve qui découle de nos vraies vies. L’honnêteté devait être sa caractéristique. »

Peyman est un poète confronté à la mort progressive. Il incarne une génération qui a mûri avec la guerre, en proie à des addictions pour pouvoir supporter le couperet et l’oppression de la dictature, de la terreur et l’asphyxie engendrée par la pauvreté. En visionnant District Terminal, on songe immédiatement à ce contexte si étrange et si morose que le monde entier vit depuis la pandémie du coronavirus. Inévitablement, le parallèle se fait spontanément dès les premières séquences. L’histoire, qui se déroule sous nos yeux dans un avenir proche, interroge, interpelle, perturbe mais ne laisse personne indifférent.

Le tandem de réalisateurs confient à propos de leur protagoniste :

« Sa vie s’inspire de la nôtre, ce qui confère au film un caractère autobiographique, une qualité, à travers laquelle, nous, dénudés, pouvons nous tenir devant la société iranienne, son présent et son avenir, et parler avec brutalité et honnêteté. C’est une société engloutie dans une bataille inégale, une bataille qui, en tant que poète, dans l’un des dialogues centraux du film, dit à sa mère, ils ne peuvent plus s’échapper: parce que partout où ils vont maintenant, ils porteront cet enfer en eux. »

Un sentiment de véracité et d’expériences empiriques habitent tant le protagoniste que l’atmosphère du film … Et pour cause ! District Terminal a été tourné dans les maisons de Bardia Yadegari et d’Ehsan Mirhosseini, dans leur quartier, et ils ont joué les rôles eux-mêmes. Peyman et sa mère sont fils et mère dans la vraie vie. Tous les acteurs apparaissent à l’écran pour la première fois. Bardia Yadegari et d’Ehsan Mirhosseini de préciser :

« Ce sont des camarades et des amis, et ils y jouent des personnages tirés de leurs expériences. Le film, dans la tension entre ces réalités, dépeint un monde dans lequel, sous un régime totalitaire, tout est en état de dégénérescence: le corps et l’âme, les plus petites libertés personnelles et les relations sociales; l’environnement et l’économie; et le corps politique aussi ; tout est au bord de la désintégration. District Terminal est né de la crise et de la peur de l’avenir. »

Un sentiment qui semble être devenu universel depuis une année et qui permettra à District Terminal de toucher un large public.

— Bardia Yadegari, Ehsan Mirhosseini – Mantagheye payani (District Terminal)
Image courtoisie Berlinale

Bardia Yadegari et Ehsan Mirhosseini ont écrit et réalisé un film unique et surprenant. Politique et visionnaire, tragique et désespérément humain, District Terminal réfléchit au présent et nous met en garde contre l’avenir. Bardia Yadegari, scénariste et réalisateur est né à Kermanshah, en Iran, en 1980. Il a travaillé comme assistant du son, chercheur et scénariste ainsi que journaliste pour des médias internationaux dont The Guardian avant de réaliser ses propres films. En 2016, il a publié son premier livre. Sa poésie n’a jamais été autorisée à être publiée en Iran. Il est apparu en tant qu’acteur et a également été assistant dans There is No Evil (Ours d’or de la Berlinale 2020; N.D.L.R) de Mohammad Rasoulof.
Ehsan Mirhosseini, scénariste et réalisateur est né à Ahvaz, en Iran en 1985. Après des études de cinéma à l’Iranian Youth Cinema Society de Téhéran, il a travaillé comme critique de cinéma avant de réaliser son premier court métrage, Picking the Grape, en 2007. Il a ensuite travaillé comme scénariste et assistant réalisateur. En 2015, il a commencé à collaborer avec Bardia Yadegari avec quatre scénarios et a co-réalisé le court-métrage Unlimited Internet. Mirhosseini est apparu dans l’un des rôles principaux de There Is No Evil, le film de Mohammad Rasoulof. Mantagheye payani est son premier long métrage en tant que réalisateur.

District Terminal est un film underground, réalisé sans «autorisations» appropriées, qui ne sera pas projeté publiquement en Iran, mais qui rappelle que la liberté à travers l’expression et les arts, est nécessaire et doit être préservée malgré la censure, l’oppression et les virus, réels u invisibles. S’inspirant d’événements réels et de biographies réelles d’artistes interdits, le génétique de fin District Terminal indique que le film est dédié à Fahrad Mehrad, dont on voit quelques photographies, qui, au sommet de sa carrière, a été interdit de composer et de se produire durant vingt ans par son propre pays.

District Terminal porte haut le flambeau de cette quête légitime et primordiale de justice.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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