Palmarès de la 70e Berlinale très consensuel

Le jury international composé de Jeremy Irons (président) Bérénice Bejo, Jeremy Irons, Bettina Brokemper, Annemarie Jacir, Kenneth Lonergan, Luca Marinelli et Kleber Mendonça Filho semble avoir voulu ratisser large et ne pas froisser ou faire de vagues. L’impression que le palmarès donne est celui du consensus : donner des récompenses un peu dans toutes les directions, cela ne peut, dans l’ensemble, que s’équilibrer. Et c’est vrai que le résultat, un peu tiède et convenu, tient à peu près la route. On regrettera toutefois que des films exigeants comme Rizi (Days) de Tsai Ming-Liang ou The Roads Not Taken de Sally Potter repartent bredouille. Cependant, pour être honnête, le fait que le film de Tsai Ming-Liang ne reçoive aucun prix malgré sa qualité exceptionnelle tient plutôt au fait que le directeur artistique Carlo Chatrian ait gâché toutes ses chances en le plaçant en compétition officielle plutôt que dans la nouvelle section compétitive qu’il a créée – Encounters.

Ours d’or : Sheytan vojud nadarad (There Is No Evil) de Mohammad Rasoulof, produit par Mohammad Rasoulof, Kaveh Farnam, Farzad Pak

— Farzad Pak; Baran Rasoulof qui tient l’Ours d’or pour son père interdit de sortie d’Iran, Mohammad Rasoulof; Kaveh Farnam
© Malik Berkati

La critique

Évidemment, ce prix n’est pas une honte totale… mais ce n’est pas non plus vraiment mérité. Lui donner le Grand Prix du Jury aurait été plus approprié puisqu’il laisse plus de marge à l’interprétation du prix. L’Ours d’or doit être un film de proposition artistique aboutie, au-delà du thème qu’il embrasse. Et si le sujet de Mohammad Rasoulof est important à mettre en avant, si le fait qu’il soit interdit d’exercer son métier de cinéaste doit être combattu (ainsi que celui de ne pas pouvoir sortir du pays), si le courage de toute son équipe de faire un tel film doit être récompensé, il n’en reste pas moins que le film dans son rendu global a quelques manquements, principalement dans le scénario qui se force lui-même pour tenir la route. Bien sûr les conditions de production et de tournage désavantagent la réalisation de ce film, mais cela ne justifie pas, face à d’autres œuvres et d’autres artistes, que l’on donne la récompense suprême à ce film pour, en partie, sa nationalité. Le cinéma iranien est un très bon cinéma, avec des cinéastes, acteurs.trices, technicien.nes, scénaristes formidables, mais les films iraniens ne peuvent pas rafler les récompenses dans les festivals internationaux au simple prétexte qu’ils sont iraniens.

Kaveh Farnam, producteur :

Quand Mohammad m’a parlé de ce film il y a 4 mois, nous ne savions pas si cela allait être possible ou non de le réaliser. Nous avons décidé d’agir vite, de commencer le plus rapidement possible le tournage. Toute l’équipe y a mis tellement de cœur et a pris tellement de risques. Le résultat, vous le voyez à présent.

Moment d’émotion lors de la conférence de presse qui a suivi la cérémonie de clôture : Kaveh Farnam a appelé Rasoulof, son image est apparue sur le téléphone tenu par les mains de sa fille qui joue également dans le film, et la salle l’a applaudit.

— Mohammad Rasoulof et Baran Rasoulof
© Malik Berkati

Ours d’argent, Grand Prix du Jury : Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman

La critique

Prix amplement mérité, l’Ours d’or lui aurait également parfaitement sied )XXX=, mais il vaut mieux un tient que deux tu l’auras, et c’est déjà une bonne surprise que ce film d’une finesse infinie dans sa proposition artistique comme thématique soit récompensé. Eliza Hittman n’est jamais dans la démonstration ni dans la justification : elle amène ses protagonistes (le jeu des actrices Sidney Flanigan et Talia Ryder est d’une très grande justesse ce qui accomplit totalement le film) d’un point A à un point B de manière résolue et irréfragable.

— Eliza Hittman
© Malik Berkati

Eliza Hittman explique que

c’est un film résolument féministe qui reflète le parcours qu’un nombre incalculable de femmes font pour avorter dans le monde. Ici, on est aux États-Unis, et il faut dans certains endroits faire des centaines de kilomètres pour pouvoir trouver les structures adéquates. C’est inhumain ce manque d’accès à la prise en charge.

Ours d’argent de la meilleure réalisation : Hong Sangsoo pour Domangchin yeoja (The Woman Who Ran)

La critique

L’une des deux bonnes surprises de ce palmarès ! Et d’une très grande justesse quant à l’attribution spécifique de ce prix car les films de Hong Sangsoo sont vraiment un travail de réalisation – il en est en général également le scénariste, le monteur et le compositeur de la bande originale – très personnelle dans son approche. Son style libre déroute parfois mais il parvient (presque) toujours à retomber sur ses pieds. Il explique sa méthode de travail :

Mon point de départ, c’est un endroit où j’ai envie de tourner ou des comédiennes et comédiens avec lesquel.les j’ai envie de travailler. Je me dis « dans une semaine je vais à la rencontre du lieu ou des actrices et acteurs » et une fois que je décide de tourner, une semaine avant, je commence à écrire une ou deux scènes. Il faut que je crois en moi à ce moment-là, car c’est très spontané. Après deux, trois jours de tournage, je vois la structure qui émerge de mon idée et je continue à tourner le film sur ce mode. Cela peut changer totalement de l’idée que je m’étais faite au départ.

— Hong Sangsoo
© Malik Berkati

Il ajoute :

dans mes capacités d’imagination, je n’ai pas de prétention globale, moi je vis dans un petit monde local et je pars toujours de mon expérience puis j’improvise. Je ne cède pas à la tentation de donner une image globale, flashy, symptomatique, je me tiens aux petits détails. J’essaie de ne pas avoir d’intention précise. Je n’ai pas de pré-formatage, j’essaie de rester dans cette démarche spontanée, peut-être que c’est de l’aveuglement mais je marche au feeling, à l’instinct : quand cela fonctionne, je continue. Bien sûr, il faut trouver une chute ; quand cela est fait, cela devient ce qu’on appelle un film. Cela plaît ou non au public qui y voit ce qu’il y voit. J’essaie de m’écarter au maximum des intentions.

Ours d’argent de la meilleure actrice : Paula Beer dans Undine de Christian Petzold

— Paula Beer
© Malik Berkati

La critique

Paula Beer joue Ondine de manière remarquable et le prix est tout à fait recevable – la jeune femme a du talent, c’est indéniable. Il est juste dommage que qu’il ne soit pas revenu à une actrice qui avait un rôle lui permettant de montrer une plus large palette de son jeu, comme l’actrice argentine Érica Rivas dans El prófugo. Sur scène, lors de la cérémonie de clôture comme à la conférence de presse, l’actrice allemande a tenu à associer son partenaire de jeu à cet Ours, Franz Rogowski qui jouait également son amoureux dans le précédant film de Petzold, Transit:

Ce prix, c’est un  prix pour moi mais aussi Franz Rogowski. Sans lui, je ne l’aurais probablement pas eu, car pour jouer un couple amoureux, il faut être deux. C’est l’histoire de Christian Petzold qui permet la rencontre entre nos deux personnages et c’est le jeu de chacun de nous avec l’autre qui permet de l’interpréter.

Ours d’argent du meilleur acteur : Elio Germano dans Volevo nascondermi (Hidden Away) de Giorgio Diritti

— Elio Germano
© Malik Berkati

 

La critique

Elio Germano, qui jouait également dans Favolacce, était l’acteur de cette Berlinale ! D’ailleurs, pour le film dans lequel il a été, nous disions que l’une des rares choses intéressantes était sa performance…
Pourtant sous sa chemise de gala un T-shirt à l’effigie d’Antonio Ligabue, il a tenu lui rendre hommage, tant sur la scène du Berlinale Palast qu’à la conférence de presse:

Je suis très heureux d’avoir pu interpréter Antonio Ligabue et sa vie. C’est une grande leçon de vie qu’il nous a donné : ce qui restera de l’humanité, c’est aussi ce qui a été accompli par les plus faibles et les plus fragiles, qui ne cherchent ni à être les meilleurs ni les plus riches. Ce qui fait l’humain, ce n’est pas la gloire, c’est la fragilité.

Ours d’argent du meilleur scénario : Les Frères D’Innocenzo pour Favolacce (Bad Tales) de Fabio & Damiano D’Innocenzo

— Fabio & Damiano D’Innocenzo
© Malik Berkati

La critique

C’est peut-être le plus étrange prix de cette édition. S’il est difficile de dire si le film est bon ou mauvais, il est clair qu’il est dérangeant. La critique est très partagée, mais une chose est assez partagée, même par ceux qui apprécient beaucoup le film : il est difficile de définir exactement de quoi il s’agit (ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas un bon film, on est pas obligés de tout comprendre tout le temps). Certes, il y a de l’originalité dans l’écriture, mais il manque un peu de contexte et d’épaisseur et de direction à l’histoire. Le tout semble un peu abscons.

Ours d’argent pour une contribution artistique exceptionnelle : Jürgen Jürges pour la caméra et la photographie dans DAU. Natasha d’Ilya Khrzhanovskiy et Jekaterina Oertel

— Jürgen Jürges
© Malik Berkati

La critique

Une belle photographie, réalisée dans des conditions très compliquées, pour un film qui fait polémique.

Il fallait qu’il soit possible de tourner partout dans l’institut, et à tous moments. C’était très difficiles dans ces pièces très sombres car le réalisateur ne voulait pas qu’on voit la lumière artificielle. J’ai voulu abandonner et trouver quelqu’un pour me remplacer, mais si beaucoup de personnes étaient fascinées par le projet, personne n’a voulu travailler dans ces conditions. Alors j’ai réfléchit et trouvé une solution : j’ai caché partout des petits spots halogènes qu’on ne voyait pas, qui ne faisait pas trop de lumière. Et cela a fonctionné.

Ours d’argent de la 70e Berlinale : Effacer l’historique (Delete History) de Benoît Delépine et Gustave Kervern

— Gustave Kervern et Benoît Delépine
© Malik Berkati

La critique

Quelle belle récompense que ce Prix spécial pour le jubilé de la Berlinale pour ce film tellement juste, qui aborde les affres de la technologie à laquelle nous nous abandonnons volontairement sans ciller, avec un humour noir mais aussi beaucoup de bienveillance pour les naufragés de la société. Effacer l’historique nous met toutes et tous en garde contre nos propres pulsions de se donner corps et âmes au cloud ! Delépine ajoute un aspect écologique à cette mise en garde:

Si l’écologie doit être une priorité, il faut quand même que les gens se rendent compte que l’utilisation de leurs téléphones fait partie du problème. Ils n’utilisent pas seulement de l’électricité pour les recharger, il y a tous ces data center qui se trouvent aux périphéries de nos villes qui consomment des tonnes d’énergie. Et ceci, personne n’en a conscience. Si on veut se responsabiliser, il faut qu’on fasse des choix, qu’on se restreigne !

Prix du meilleur documentaire toutes sections confondues : Irradiés (Irradiated) de Rithy Panh produit par Catherine Dussart

— Rithy Panh
© Malik Berkati

La critique

Une fois sélectionné, il était difficile de ne donner aucun prix à ce film. Dommage pour les autres documentaires de toutes les sections de cette Berlinale : le niveau des documentaires était élevé, malheureusement, comme pour la compétition, ils sont tombés sur une année où on connaissant déjà le prix le 29 janvier (le jour où la sélection a été officiellement dévoilée).

J’ai l’impression que la réalité s’efface sur la masse d’informations et que seul celui qui sait mentir, et si possible plusieurs fois par jour, celui-là reste à l’écran : c’est là que cette partie d’intolérance et de détestation de l’autre prend forme.

GWFF Prix du premier film : Los conductos de Camilo Restrepo produit par Helen Olive, Martin Bertier et Felipe Guerrero

— Camilo Restrepo entouré de sa productrice Helen Olive et de son producteur ainsi que de son acteur Luis Felipe Lozano à droite
© Malik Berkati

La critique

Le film a été présenté dans la nouvelle section compétitive Encounters. Camilo Restrepo est très content qu’elle ait été créée :

Cette nouvelle section ramène la périphérie au centre du cinéma et met les projecteurs sur d’autres formes de cinéma.

 

Dans les prochains jours, nous mettrons en ligne quelques interviews ainsi que des coups de cœur de sections parallèles.
Au nom de l’équipe et de nos trois autres collègues sur place, Anne-Christine Loranger, Firouz E. Pillet et Harald Ringel: merci de nous avoir suivis pendant ces 10 jours!

Malik Berkati, Berlin

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