Berlinale 2022 – Encounters : Avec Zum Tod meiner Mutter (La mort de ma mère), Jessica Krummacher signe un film très personnel et sensible sur la mort, un thème universellement partagé

Zum Tod meiner Mutter, le film de Jessica Krummacher, fait sa Premiere dans la section Encounters. Dans son deuxième long métrage, Jessica Krummacher traite d’une expérience personnelle et raconte une histoire éprouvante et émouvante de la perte d’un parent. Quand le film commence, tout semble déjà fini.

« Nous savons que cela touche à sa fin : rien de plus »

dit Juliane à propos de sa mère souffrante Kerstin (Elsie de Brauw), qui est gravement malade et mourra à seulement soixante-quatre ans. La proximité de Juliane (Birte Schnöink) avec sa mère moribonde, les moments de partage ultime et d’intimité entre la mère et la fille malgré la maladie et la souffrance, l’entourage, présent, qui apporte soutien et réconfort : tous ces éléments dénotent combien le film de Jessica Krummacher émane de sa propre expérience. La réalisatrice précise à ce sujet :

« Ma mère est tombée gravement malade au milieu de la cinquantaine. Le diagnostic était rare, incurable; une maladie mortelle dans le cerveau. Après un court laps de temps, elle était complètement enfermée dans son corps. Et bien qu’elle pouvait à peine parler, sa pensée était presque toujours parfaitement claire. »

Le film de Jessica Krummacher alterne les réunions familiales, les marches dans les bois et les instants en maison de retraite où Kerstin, gisante, bénéficie des soins des soignants tout en étant portée par l’amour de sa fille, Juliane dont l’entourage est très présent et la soutient de manière inconditionnelle.

— Birte Schnöink et Elsie de Brauw – Zum Tod meiner Mutter (The Death of My Mother)
© Gerald Kerkletz

Zum Tod meiner Mutter suit le processus inexorablement douloureux du départ d’une personne qui est encore présente physiquement mais dont la personnalité disparaît, se dissout inexorablement alors que ses forces diminuent. Kerstin s’efface de plus en plus sous nos yeux, sombre dans un lointain intérieur inondable pour ses proches. La mort, à pas silencieux, s’approche et envahit l’espace.

La nature est très présente, réconfortante et salvatrice pour Juliane qui s’y promène et laisse couler ses larmes. La nature nous rappelle, dans la tradition chrétienne de la maison de retraite où se trouve Kirsten, que « Tu es né poussière et que tu retourneras à la poussière. » (Genèse)

Zum Tod meiner Mutter est une tragédie, la tragédie humaine qui est aussi la seule certitude de l’humanité, un drame qu’a vécu Jessica Krummacher et qui en fait un film pour mieux surmonter l’absence de l’être cher, sachant que sa douleur parlera à tout un chacun puisque cette expérience est universellement partagée.

Rien ne semble vraiment bouger dans le film de Jessica Krummacher : la chambre où se meurt sa mère, aux murs violets ; les rencontres avec les poches au restaurant, dans le jardin devant la maison de retraite ; les échanges, les confidences, les souvenirs partagés, les accolades. Cependant, le monde continue de tourner, fait de morts comme de naissances. D’ailleurs, Juliane marche dans la nature avec un couple et leur enfant dans une poussette.

Dans les échanges, souvent mutiques, entre Kerstin et Juliane, entre la mère et la fille, il est question de leurs sentiments et de leurs perceptions de la vie, de l’amour, de la mort. À travers ce film autobiographique, la cinéaste recourt à des mots et des images pour donner forme à la brutalité des événements bien réels, pour « décrire une situation oppressante et désespérée ». La fille de Kerstin, Juliane, aimerait faire pratiquer l’euthanasie. Il est donc aussi question d’éthique et de déontologie dans ce film. Le jeune médecin, le Dr Plath (Christian Löber), que Juliane consulte personnellement estime que chacun a le droit de décider de sa propre mort mais rappelle que l’euthanasie est toujours interdite en Allemagne, notamment dans la maison de retraite catholique où vit Kerstin.

Amis et famille viennent dire au revoir, « Adieu ! », Kerstin.

Ces moments de visite et de tendres souvenirs sont chargés d’émotion et permettent de préparer le départ de Kerstin et d’anticiper le deuil. Juliane se bat contre le temps et tente, en vain, de retenir l’instant implacable et tant redouté. Pourtant, sa mère dit vouloir partir, lasse de tant de souffrances. La mise en scène, en particulier dans la chambre de la mère malade, rappelle le théâtre. À ce propos, la réalisatrice confie :

« Cela peut sembler étrange, mais c’est aussi là que la plus grande inspiration pour mes films vient du théâtre ».

Les plans larges de la caméra à l’épaule reflètent à merveille ces mouvements de flottement entre vie et trépas, ces soubresauts de souffle de vie rapidement terrassés par des tremblements. Mais l’échéance est là, inéluctable.

Sans voyeurisme ni morosité, la réalisatrice décrit l’événement le plus important de la vie à l’aide d’infimes détails : des gestes d’amour, des paroles prononcées, des textes, des fous rires complices, des caresses emplies de tendresse, le râle de sa mère qui indique qu’elle est encore en vie, des instants inscrits dans la chair comme dans le cœur et dans l’âme.

Peut-on raconter la mort dans un film ? Jesscia Krummacher a choisi de relever ce défi et fait une incroyable déclaration d’amour tant à la vie qu’à sa mère.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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