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Berlinale 2024 – Comment Dahomey, le documentaire de Mati Diop, a-t-il pu remporter l’Ours d’or de la 74e édition du festival international du film de Berlin ?

L’an passé, la victoire de l’excellent documentaire Sur L’Adamant de Nicolas Philibert, récompensé de l’Ours d’or, suscitait des regrets face au film de Christian Petzold, Roter Himmel (Le Ciel rouge) Ours d’argent Grand Prix du Jury. L’inversion des prix aurait été plus judicieuse. Cependant, cette année, la sélection de films de fiction dans la compétition ne comportait pas de candidat indiscutable. Si la consécration d’un documentaire à la Berlinale n’est pas en soi scandaleux, la question qui se pose est pourquoi récompenser un documentaire qui peine à capturer la quintessence du cinéma.
Indéniablement, le sujet du documentaire est puissant, et sa réalisation est soignée, méritant une critique favorable lors d’une sortie traditionnelle en salle. Toutefois, la légitimité de son Ours d’or demeure équivoque. Comment juger équitablement ce film à la lumière de cette prestigieuse récompense ?

Dahomey de Mati Diop
© Les Films du Bal – Fanta Sy

Comme évoqué au début de la Berlinale, le traitement réservé à Carlo Chatrian, directeur artistique du festival, par les autorités politiques berlinoises et allemandes, principales sources de financement du festival et décideuses de sa direction, a été jugé peu convenable. Néanmoins, sa gestion de la programmation, notamment celle de la section compétition, ont suscité des débats depuis le début. Pour cette ultime année à la tête du festival, il est concevable que Chatrian, souhaitant marquer son mécontentement et souligner l’indépendance de sa vision, se soit un peu lâché. Cependant, la sélection des films de la compétition semble davantage relever du sabotage que d’une déclaration affirmée. Une compétition sans queue ni tête ne peut conduire à un palmarès doté de la moindre substance. Ainsi, nous nous retrouvons avec un documentaire de 67 minutes en tête d’affiche du festival, ce qui a conféré à l’événement une dimension plus proche du burlesque que de la reconnaissance artistique. L’impression qui émane de cette édition est que le jury de la compétition internationale a tiré au sort ses prix, bénéficiant de l’avantage, par rapport aux autres jurys de la Berlinale, de ne pas avoir à motiver leurs décisions. Le moment le plus comique de la cérémonie de clôture a d’ailleurs été atteint lorsque Hong Sangsoo, lauréat de l’Ours d’argent Grand Prix du Jury pour Yeohaengjaui pilyo (A Traveler’s Needs) avec Isabelle Huppert, s’est tourné, à la fois ému et abasourdi, vers le jury pour leur lancer :

« Je me demande bien ce que vous avez vu dans mon film !? »

À l’issue de la projection de presse de Dahomey, pour la plupart des critiques présent∙es, il était évident que Dahomey serait au palmarès. Le sujet, actuel et hautement politique, abordant la question de la restitution des œuvres d’art pillées lors de la colonisation, combiné à la composition du jury, présidé par l’actrice et réalisatrice mexico-kényane Lupita Nyong‘o, ainsi que le statut de Mati Diop en tant que jeune réalisatrice prometteuse ayant remporté le Grand Prix du Jury à Cannes en 2019 pour son premier long métrage Atlantique, lui ouvraient une belle voie, même si celle-ci ne présentait pas de réelles composantes artistiques.

En novembre 2021, l’acte de restitution et de rapatriement de 26 trésors royaux du Royaume du Dahomey depuis Paris vers leur pays d’origine, la République du Bénin, a été officialisé lors de la rencontre entre les présidents Emmanuel Macron et Patrice Talon. Ces artefacts, parmi des milliers d’autres, avaient été pillés par les troupes coloniales françaises en 1892. Mati Diop a entrepris de suivre le périple de ces trésors royaux depuis le musée du Quai Branly de Paris jusqu’à leur exposition au palais d’Abomey à Cotonou en février 2022. Cette restitution, très attendue par la population, mais également sujette à des exploitations politiques, soulève une multitude de questions, symbolisées d’une part par la libération des âmes de ces trésors une fois installés dans leurs caisses de voyage, qui nous parlent, et d’autre part par un débat passionné – et passionnant – entre les étudiant·es de l’Université d’Abomey-Calavi sur l’héritage colonial et la complexité de ces restitutions, après des décennies d’absence et d’acculturation, touchant autant l’histoire que la langue d’expression. Le contexte contemporain suscite, chez de nombreux jeunes, une volonté d’associer ces restitutions à une réappropriation identitaire.

Dahomey de Mati Diop
© Les Films du Bal – Fanta Sy

Aux côtés des incursions légèrement fantastiques des voix d’outre-tombe, la conclusion du film prend une tournure plus cinématographique, rappelant l’univers chromatique et cinétique d’Atlantique. Il est regrettable que cet aspect artistique n’ait pas été davantage exploité dans la réalisation du film, ce qui aurait assurément conféré une légitimité plus marquée à son Ours d’or.

De Mati Diop; France, Sénégal, Bénin; 2024; 67 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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Malik Berkati

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