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Berlinale 2026 – Film d’ouverture consensuel pour un sujet brûlant : No Good Men de Shahrbanoo Sadat

Les films d’ouverture des grands festivals sont toujours délicats à programmer pour les directeur·ices artistiques et à chroniquer pour les journalistes. Censés être le coup d’envoi flamboyant qui annonce l’état d’esprit de la manifestation à venir, ils peinent souvent à contenter les festivalier·es, chacun·e ayant ses attentes : les photographes et le public veulent des étoiles sur le tapis rouge, les critiques du contenu, de l’artistique, ou même du pétaradant… Et à la fin, c’est souvent, au mieux, quelque chose d’assez fade, au pire, une catastrophe.

— Anwar Hashimi et Shahrbanoo Sadat – No Good Men
© Virginie Surdej

Cette année, la Berlinale se situe entre les deux. La question qui se pose est la suivante : l’exposition de ce film lui rend-elle vraiment service ? Visionné dans une section parallèle — comme Panorama, où il aurait parfaitement eu sa place — le jugement serait sans doute plus mesuré. Dans la section Berlinale Special, où il est présenté, l’interrogation persiste : pourquoi a-t-il été choisi pour ouvrir le festival ? Parce qu’il s’agit d’une production majoritairement allemande ? Parce que sa réalisatrice s’est réfugiée en Allemagne et aborde un sujet politiquement consensuel dans sa réception occidentale — la condition des femmes en Afghanistan ? Probablement un peu de tout cela.

Nous sommes en février 2021, juste avant le retour des Talibans au pouvoir. Naru (interprétée par la réalisatrice elle-même), seule camerawoman de la principale chaîne de télévision de Kaboul, se bat pour obtenir la garde de son fils de trois ans après avoir quitté son mari, infidèle invétéré. Convaincue qu’il n’existe aucun homme bien dans son pays, Naru est prise au dépourvu lorsque Qadri, journaliste vedette de Kabul TV, lui offre une opportunité professionnelle. Alors que les deux sillonnent la ville pour couvrir les événements dans une agitation politique de plus en plus prégnante — Talibans et États-Unis négociant sans même les membres du gouvernement afghan à la table — Naru commence, à un niveau plus intime, à douter d’elle-même : se pourrait-il qu’il existe vraiment un homme bien en Afghanistan ?

L’habillage musical est enjoué, ponctué de chansons de la région et même d’une version remixée afghane de Brother Louis des Modern Talking. L’humour est omniprésent, alors même que le drame couve en sous-texte, prêt à faire basculer cette comédie romantique politique dans une tout autre tonalité.

En 2019, la réalisatrice a commencé à développer l’idée d’un film inspiré de sa vie quotidienne en tant que jeune femme à Kaboul. Jusqu’alors, elle avait évité le sujet des femmes car, durant l’ère dite démocratique, les « droits des femmes » étaient devenus une industrie lucrative en Afghanistan. Les fonds internationaux affluaient vers les ONG et diverses organisations, mais l’argent disparaissait souvent dans la corruption avant d’atteindre les principales concernées. Les femmes servaient trop souvent d’outils pour obtenir des financements.

Elle part écrire en Europe en février 2020, reste bloquée durant le confinement, puis retourne à Kaboul en août avec un premier brouillon. Après l’effondrement de la capitale en 2021 et son évacuation vers l’Allemagne, tout change. « Loin de devenir obsolète, le film est devenu encore plus urgent. Depuis le retour des Talibans, beaucoup idéalisent l’ère précédente, mais le sexisme et la pensée patriarcale étaient profondément enracinés dans la société afghane bien avant 2021 », souligne-t-elle.

Cette comédie romantique politique est clairement pensée pour un public occidental. C’est compréhensible. Mais ce qui nuit gravement au scénario, c’est cette tendance à vouloir tout expliquer, voire sur-expliquer, dans les dialogues, avec cette phrase étrange qui revient à plusieurs reprises : « Mais tu sais que c’est comme cela en Afghanistan. » Oui, les protagonistes le savent. Et, en réalité, les spectateur·ices occidentaux — du moins les Européen·nes — le savent également. La réalisatrice tombe malheureusement dans ce travers consistant à ne pas faire confiance à son public et à le prendre par la main du début à la fin. Malgré ces lourdeurs dialoguées, les performances restent convaincantes : les acteur·ices insufflent une crédibilité indéniable à leurs personnages et, surtout, les actrices apportent une légèreté et une joie presque subversives, malgré le carcan social et politique dans lequel leurs personnages évoluent.

Nonobstant, le choix de ce film par l’équipe de Tricia Tuttle a le mérite d’ouvrir la Berlinale sur l’une des forces premières du festival : offrir l’une des fenêtres les plus larges sur le cinéma mondial parmi les festivals internationaux de classe A et, surtout, par les temps qui courent — d’une catastrophe à une guerre, d’une crise à une autre — remettre sur le devant de la scène un pays en souffrance dont les médias parlent désormais si peu. Probablement de peur d’avoir à rappeler la responsabilité de leurs propres gouvernements dans la situation actuelle, ainsi que la lâcheté et l’abandon qui ont consisté à laisser les Afghan·es — et singulièrement les femmes — à leur sort.

De Shahrbanoo Sadat ; avec Anwar Hashimi, Liam Hussaini, Yasin Negah, Masihullah Tajzai, Torkan Omari, Fatima Hassani, Ahmad Azizi ; Allemagne, France, Norvège, Danemark, Afghanistan ; 2026 ; 103 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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Malik Berkati

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