Berlinale 2026 – Panorama : Vier minus drei de Adrian Goiginger – Le rire face au néant
Le film nous plonge dans l’intimité d’une famille singulière : Barbara et Heli (Robert Stadlober) sont tou∙tes deux clowns. Mais là où Heli pratique l’art de la scène, subtil et exigeant, Barbara s’investit dans l’humanité du métier de clown hospitalier. Les premières scènes nous font entrer dans cet univers d’enfants malades auxquels on cherche à amener un peu de réconfort — un rire fragile, mais essentiel.

© Nikolett Kustos, Alamode Film, Polyfilm
Le récit bascule brutalement lorsque, rentrant chez elle, Barbara (Valerie Pachner) reçoit un appel de sa sœur : il y a eu un accident de la route impliquant le « bus de clown » jaune que conduit son mari. En un instant, la vie de Barbara vole en éclats. Son mari est tué sur le coup et ses deux enfants, Thimo et Fini, sont plongé∙es dans le coma avant de succomber à leurs blessures.
Vier minus drei (Quatre moins trois) est adapté du livre autobiographique de Barbara Pachl-Eberhart, qui a réellement vécu cette tragédie. Ce point est essentiel. Car si quelqu’un avait imaginé pareille histoire, on aurait pu juger l’acharnement du sort invraisemblable, presque indécent tant il semble démentiel qu’une seule famille puisse être frappée ainsi. Raconter l’histoire d’une femme qui perd l’intégralité de sa famille dans un accident de la route, c’est tenter de donner forme à l’inimaginable — sans jamais prétendre l’expliquer.
Loin de toute hagiographie, le film a l’audace de déconstruire le souvenir du défunt. Alors que Barbara tente de survivre à la perte successive de ses deux enfants, ses souvenirs se fissurent. Le « paradis » rural rêvé par Heli apparaît aussi comme un espace de tensions : difficultés financières, frustrations professionnelles, divergences sur la reconnaissance artistique. La distinction entre l’artiste en quête de lumière et la soignante par le rire constituait une ligne de fracture silencieuse au sein du couple.
Les événements ne sont pas présentés de manière strictement chronologique. Les flashbacks s’insèrent organiquement dans le récit, créant une perception fragmentée, presque disruptive, du parcours de Barbara. Comme si, en même temps qu’elle avance, elle revisite son histoire par éclats — alternant lumières et pans d’ombre. Ce dispositif épouse la mécanique même du deuil : rien n’est linéaire, tout revient par vagues.
Il est toujours délicat d’aborder un tel sujet sans sombrer dans le pathos. Souvent, le cinéma cherche à universaliser la douleur. Or, Vier minus drei rappelle avec justesse que chaque deuil est unique. Chacun·e réagit différemment à la perte — surtout dans des circonstances aussi extrêmes. De même, chaque perception de l’accompagnement est singulière. On sait combien il est difficile de se tenir face à une personne endeuillée : que dire, comment être présent·e ? Certain·es reprochent des silences que d’autres attendraient ; certain·es espèrent des paroles quand d’autres ne supportent aucune tentative de formulation.
La question — sans doute insoluble — demeure : la douleur peut-elle se partager ? Qu’est-ce qui répare ou console ? Les autres ? Le temps ?
Le film ne propose aucun mode d’emploi du deuil. Il esquisse plutôt une cartographie sensible des possibles, rappelant que plusieurs chemins coexistent, parfois contradictoires, parfois incompréhensibles aux yeux d’autrui.
Le point de bascule vers une forme de reconstruction passe par le médium même qui définissait leur vie : le spectacle. En revoyant Heli performer en vidéo, Barbara retrouve le rire, elle qui refuse d’être réduite, aux yeux des autres, à sa tragédie.
L’une des plus belles scènes du film est celle des funérailles, transformées en expérience collective autour de la figure du clown. En invitant ses ami·es à chanter et danser autour des cercueils, Barbara mêle rires et pleurs dans un même élan vital. Les échasses et les ballons dans l’église composent une image presque irréelle. L’adieu devient « merveilleux » au sens premier du terme : il convoque l’extraordinaire pour faire face à l’insupportable, refusant la morbidité sans nier la perte.
Mais la cruauté sociale rattrape Barbara. Parce qu’elle a tout perdu, on lui refuse paradoxalement le droit de faire rire. Elle est mise à l’écart de sa pratique professionnelle. Le maquillage et le costume ne suffisent plus : aux yeux du public, elle n’est plus Heidi la clown hospitalière, mais la figure tragique médiatisée. On ne voit plus son art, seulement son malheur.
Dans sa solitude, elle explore les limites de sa propre résilience. Sa tentative de retrouver une étincelle de vie lors d’une rencontre éphémère en discothèque est filmée sans jugement. Elle cherche à ressentir quelque chose — n’importe quoi — pour s’assurer qu’elle n’est pas morte avec les siens. L’échec de cette tentative la ramène à une phrase essentielle que disait son mari : « Le clown est le personnage le plus inachevé qui soit. » Cette idée devient sa boussole. Accepter d’être inachevée, imparfaite, en devenir.
C’est ici que la performance de Valerie Pachner impressionne particulièrement. La justesse et la force de son jeu portent le film de bout en bout. Son interprétation refuse les effets démonstratifs : elle travaille dans les micro-variations, les silences, les regards qui se vident ou se rallument. Elle donne à Barbara une présence à la fois fragile et indomptable, capable d’absorber la violence du réel sans jamais céder à la démonstration.
La rencontre avec Friedrich (Hanno Kofler), après la publication virale d’une lettre ouverte, commence comme un malentendu. Mais il revient vers elle, non en voyeur attiré par un fait divers, mais en être humain touché.
Il n’y a pas de guérison miraculeuse, seulement une ouverture. On ne remplace jamais sa famille. Mais on peut peut-être apprendre à exister autrement, en portant en soi celles et ceux qui ne sont plus là — dans les gestes, les accents, les souvenirs inscrits dans la mémoire des corps et des cœurs — tout en acceptant de continuer à vivre au présent.
De Adrian Goiginger ; avec Valerie Pachner, Robert Stadlober, Hanno Kofler ; Autriche, Allemagne ; 2025 ; 121 minutes.
Malik Berkati, Berlin
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