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Black Money for White Nights (Cherni pari za beli noshti) de Kristina Grozeva et Petar Valchanov – Les nuits blanches d’un rêve à crédit

Des enveloppes qui passent de main en main avant même que la parturiente soit conduite en salle de travail, puis l’argent partagé entre collègues dans le vestiaire : dès les premières secondes, le film pose sans détour l’économie parallèle qui irrigue le quotidien de Marina, sage-femme proche de la retraite, et de son mari Gosha, aiguilleur ferroviaire qui laisse des employés siphonner du diesel contre rémunération. Pas de mystère ni de scandale : ce sont de petits arrangements, intégrés aux habitudes et tenus pour normaux. Depuis des années, le couple met ces pots-de-vin de côté pour s’offrir un voyage à Saint-Pétersbourg, à l’occasion des nuits blanches. Ce phénomène naturel, lié à la latitude de la ville, voit le soleil ne jamais disparaître complètement sous l’horizon en été, laissant la nuit baignée d’une lumière crépusculaire. Tous deux se réjouissent de ce projet avec l’enthousiasme d’adolescent·es.

— Ivan Savov et Tanya Shahova – Black Money for White Nights (Cherni pari za beli noshti)
Image courtoisie Cercamon

Le titre joue sur un double sens : d’un côté, l’argent noir qui finance le rêve des nuits blanches ; de l’autre, une lecture plus morale, selon laquelle l’argent gagné illégalement finit par procurer des nuits blanches de soucis. Un jeu de mots qui annonce assez justement les contradictions sur lesquelles repose l’existence de ses protagonistes.

La géopolitique fait brutalement irruption dans cette petite bulle : la Russie envahit l’Ukraine. La réaction de Marina (Tanya Shahova) constitue l’un des moments les plus cyniques du film, mais aussi l’un des plus révélateurs. La guerre n’est pas pour elle un choc moral ou politique, mais une contrariété personnelle et pécuniaire susceptible de compromettre son voyage. Son attitude n’a rien d’anodin : contrairement à sa sœur, elle entretient un tropisme russo-soviétique, une forme d’« ostalgie » profondément ancrée dans son imaginaire. La question de ses origines, notamment celle d’un père inconnu, constitue d’ailleurs une autre faille dans son histoire personnelle. Lorsque l’agence de voyages leur propose un itinéraire passant par Belgrade afin de contourner les difficultés liées à la situation géopolitique, le couple s’accroche à son projet. Jusqu’à ce que l’agence disparaisse avec ses économies. Avec elle s’effondrent le rêve et l’illusion de maîtriser sa propre existence.

Le film se resserre alors autour du délitement d’un couple, dont les fragilités apparaissent progressivement au grand jour. Lors d’un repas chez la sœur de Marina (Margita Gosheva), les tensions familiales se réveillent, notamment autour d’une demande d’argent restée sans suite, dont Gosha ignorait tout. Les deux femmes s’opposent également sur leur rapport à la Russie et à la langue russe. Les hommes, eux, semblent entretenir une solidarité plus naturelle. Dans une conversation entre beaux-frères, on comprend que Marina et Gosha n’ont pas pu avoir d’enfants et que ce voyage représentait, pour son mari, une manière de réaliser au moins l’un des grands rêves de sa femme. Derrière cette obsession de l’argent patiemment accumulé se dessine alors une souffrance plus intime : celle de n’avoir pas pu être mère. Le voyage était devenu une sorte de compensation, un miroir aux alouettes auquel Marina s’était accrochée comme à une promesse de bonheur. Lorsque celui-ci se brise, c’est toute une construction affective qui vacille.

Gosha tente de récupérer l’argent par des voies pour le moins hasardeuses, tandis que Marina commence à envisager leurs malheurs sous un prisme moral et religieux, comme si le couple était puni pour avoir vécu de cet argent sale. Un marginal en soutane, rencontré sur le parvis d’une église, lui répète que ce qui est volé finit toujours par démanger à nouveau. Une remarque qui trouve un étrange écho dans les manifestations physiques de Gosha. Le film joue ici avec une forme de superstition et de culpabilité, sans jamais véritablement trancher entre la punition divine, la mauvaise conscience et le hasard. Il manie surtout l’ellipse avec une belle maîtrise : la violence, lorsqu’elle survient, demeure hors champ, et c’est précisément cette absence d’images qui lui donne sa brutalité. Plutôt que de souligner les événements, Kristina Grozeva et Petar Valchanov laissent au spectateur le soin d’en mesurer les conséquences.

Une chose assez étrange traverse pourtant ce film écrit à quatre mains par une femme et un homme, collaborant depuis leur formation cinématographique et déjà réunis derrière The Lesson, Glory, The Father ou encore Triumph : dans les deux couples, les femmes semblent dépeintes comme les personnages les plus défaillants, instables et emportés par leurs émotions, tandis que les hommes endossent des rôles plus calmes, réfléchis et volontaires. Marina est butée, égoïste, autocentrée et menteuse. Sa sœur, qui élève trois enfants, boit trop et paraît peu soucieuse de leur encadrement. Les beaux-frères, en revanche, se soutiennent, prennent des initiatives – même lorsque celles-ci sont loin d’être judicieuses – et taisent les choses intimes, Gosha gardant notamment pour lui un secret susceptible de faire souffrir Marina. Cette distribution des rôles répondant à un schéma assez daté n’est pas sans poser question : on aurait aimé que cette asymétrie dans la représentation des personnages féminins et masculins soit davantage interrogée par le film, plutôt que simplement installée.

Le film manque également un peu de mordant. Il relève de l’étude de mœurs douce-amère et reste essentiellement à l’échelle du quotidien, dans cette zone grise où l’économie parallèle circule à tous les niveaux. La corruption généralisée, plus large et plus haut placée, n’est qu’effleurée, tout comme les ramifications du petit monde de l’escroquerie. Même la police, chargée d’enquêter sur les arnaques, ne semble guère particulièrement alerte. Il y aurait eu matière à pousser davantage le cynisme et à élargir le regard sur un système où les petits arrangements ne sont que la partie visible d’un phénomène bien plus vaste. Les personnages ne sont pourtant pas des « méchant·es » : ce sont des gens ordinaires, un peu mesquins, qui tentent de se fabriquer la meilleure existence possible dans un environnement qui laisse peu de place aux rêves. Le véritable sujet est finalement moins la corruption elle-même que la manière dont elle s’insinue dans les habitudes, jusqu’à devenir le socle fragile sur lequel on construit sa vie.

La cinématographie accompagne cette tonalité avec une palette de couleurs aux accents légèrement délavés, comme si les images portaient déjà la patine d’un passé. Cette texture visuelle, qui donne parfois l’impression d’un souvenir dont les contours auraient perdu de leur netteté, fait écho à l’univers mental des personnages, à leur attachement à une certaine nostalgie et à un monde qui semble progressivement leur échapper. Elle contribue ainsi à installer une atmosphère douce-amère, entre réalisme social et mélancolie.

Tanya Shahova et Ivan Savov incarnent ce couple et son chemin de croix avec beaucoup de crédibilité. L’empathie que l’on éprouve pour eux reste mesurée, mais leurs failles et leurs mécanismes de défense font écho à des sentiments et à des contradictions dans lesquels chacun·e peut se reconnaître, quel que soit son environnement socio-géopolitique.

Le film qui a fait sa Première au festival de Karlovy Vary 2026 est nommé aux Prix du cinéma européen (European Film Awards).

De Kristina Grozeva et Petar Valchanov; avec Tanya Shahova, Ivan Savov, Margita Gosheva, Ivan Barnev, Sibila Petrova; Bulgarie, Grèce; 2026; 94 minutes.

Malik Berkati

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