Vital (Hayati) de Amir Zargara éligible aux Oscars® 2027 dans la catégorie du meilleur court métrage de fiction
Chez le boucher, une femme nettoie les lieux en contre-jour. Quand Fereshteh (Mahtab Servati) réclame son salaire, on lui tend un steak. Cette scène d’ouverture condense déjà toute la tension du film : la précarité, la dignité qu’on rogne, le corps comme dernière monnaie d’échange. Les lumières sont froides, les personnages souvent engloutis par la pénombre. Fereshteh a besoin d’argent pour payer le traitement de sa fille. Elle a déjà vendu un rein et envisage maintenant de céder une partie de son foie.

Image courtoisie Zargara Productions
Son cousin (Hossein Soleimani) l’aide dans cette démarche, tout en lui demandant si cela en vaut la peine, puisque la petite risque de les quitter. Sa réponse, désespérée : « Et si c’était ta fille ? » Les examens révèlent pourtant que son foie est inutilisable en raison d’une maladie héréditaire. Le cousin déniche alors des acquéreur·euses prêt·es à payer pour les organes de sa fille, « même son cœur », ajoute-t-il. Il assure, la mort dans l’âme, à Fereshteh qu’après cela, sa vie et celle de son fils ne seront plus les mêmes, puisqu’elle recevra une belle somme d’argent.
En parallèle, un médecin iranien installé aux États-Unis (Reza Akhlaghirad) affronte un cas de conscience. Lui aussi a une fille qui a besoin d’un don d’organe. Il demande à sa mère (Tahereh Baigy) ce qu’il doit faire, ce que ferait son père. Elle lui répond qu’il n’est pas son père et que les choses ne sont ni blanches ni noires. Sa fille est ainsi placée en haut de la liste d’attente pour recevoir un organe.
Les opérations ont lieu simultanément. Rien ne distingue les deux patientes sous la lumière froide du bloc opératoire : mêmes tubes, mêmes chemises d’hôpital. Et pourtant, l’une est riche, l’autre pauvre. Pour l’une, un père peut acheter une nouvelle vie à sa fille. Pour l’autre, une mère vend le reste de sa vitalité afin que son fils et elle puissent continuer à vivre. Le film s’achève sur des annonces scotchées sur un mur, où des personnes proposent leurs organes pour cause de dettes ou de très grande pauvreté, ou vendent ceux d’une personne mourante dont les organes sont sains. Le cœur du débat n’est donc pas seulement médical : il porte sur la frontière entre consentement et contrainte économique.
La mise en scène est d’une grande sobriété, sans grand discours. La musique accompagne la dramaturgie avec fermeté, mais sans jamais la surligner. Le jeu des acteur·rices, d’une remarquable retenue, sans effets, laisse affleurer un désespoir profondément ancré dans leur manière même de survivre. Fereshteh n’a plus les moyens de soigner sa fille ni d’organes à négocier pour continuer à vivre avec son fils. Le médecin, lui, est pris dans un dilemme moral et éthique : sauver sa fille immédiatement ou risquer qu’elle meure en attendant un don. Le film ne juge ni l’un ni l’autre : il nous donne à voir deux parents confrontés à l’urgence de sauver leur enfant, chacun pris dans une situation qui lui est propre.
Le film met en lumière la spécificité de l’Iran, seul pays au monde à disposer d’un système institutionnalisé autorisant la rémunération des donneurs vivants de reins. La nécessité de disposer de greffons pour sauver des vies et les cas de conscience que posent la hiérarchisation des priorités se retrouvent partout dans le monde. Ce qui est inacceptable ici, c’est que la classe sociale détermine qui reçoit et qui vend. Le trafic d’organes existe d’ailleurs bien au-delà des frontières iraniennes : selon une estimation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), reprise notamment par Interpol, entre 5 et 10 % des transplantations dans le monde pourraient impliquer des organes provenant de sources illicites. L’ampleur réelle du phénomène demeure toutefois inconnue.
Le grand mérite de Vital est de mettre face à face deux désespoirs parentaux, de placer côte à côte deux enfants semblables dans leur vulnérabilité et de montrer très simplement que, malgré toutes leurs ressemblances, les inégalités socio-économiques façonneront leurs destins de manière radicalement différente. Mais, dans sa manière de ne juger personne, le film nous place aussi, nous spectateur·rices, face à un miroir moral et éthique dans lequel il n’est pas facile de se regarder, pour peu qu’on le fasse avec la plus grande honnêteté possible.
De Amir Zargara; avec Mahtab Servati, Reza Akhlaghirad, Hossein Soleimani, Tahereh Baigy; Canada, Iran, Turquie; 2025; 14 minutes.
Malik Berkati
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