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Cannes 2024 : présenté en compétition dans la section Un Certain Regard, L’histoire de Souleymane, de Boris Lojkine, immerge le public dans le quotidien des requérants d’asile

Dix ans après avoir présenté Hope, son premier film de fiction à la Semaine de la critique qui remporta le prix SACD 2014, le réalisateur français qui nous avait bouleversés avec Camille (2019), est de retour sur la Croisette avec son nouveau film.

— Abou Sangare – L’histoire de Souleymane
Image courtoisie Festival de Cannes

Le film raconte deux jours de la vie de Souleymane, un livreur à vélo guinéen qui se prépare à passer son entretien de demande d’asile en racontant une histoire qui n’est pas la sienne. Tandis qu’il pédale dans les rues de Paris pour livrer des repas, Souleymane (Abou Sangare) répète son histoire, le sésame pour obtenir des papiers. Mais Souleymane n’est pas prêt et commence à paniquer à l’approche de la date fatidique.

Lors de la conférence de presse du festival, Thierry Frémaux a parlé en ces termes du protagoniste du film :

« Souleymane, c’est un personnage qui incarne tous les personnages que nous voyons dans les rues de Paris, de Lyon et du monde entier. Ces gens qui sont à vélo et qui vont livrer les repas des grandes enseignes à des gens qui les commandent. On connaît l’arrivée de ces commandes, mais là, c’est le point de départ qui est filmé ; ces gens à vélo qui sont en général des migrants qui veulent s’installer en France pour essayer d’avoir des papiers. »

Durant le premier quart d’heure du film, le public se demande s’il s’agit d’une fiction ou d’un documentaire tant l’impression que cette histoire résonne avec la réalité actuelle est forte, mais rapidement, le sentiment qu’un récit si puissant doit être conté par le cinéma s’impose. Le réalisateur sur la genèse de ce projet :

« Pour moi, faire des films a toujours voulu dire échapper aux assignations de ce que je devrais être et serais supposé raconter, me projeter dans d’autres vies que la mienne. Depuis quelques années, j’avais envie de réaliser un film sur ces livreurs à vélo qui sillonnent la ville avec leurs sacs bleu turquoise ou jaune vif, siglés de l’application pour laquelle ils travaillent, tellement visibles et pourtant totalement clandestins – la plupart sont sans papiers. »

Le récit de Boris Lojkine jongle avec la vie de clandestin, de main-d’œuvre bon marché et exploitée pour applications de livraison à vélo que mène ce jeune homme, bringuebalé de dortoirs situés en banlieues en soupe populaire.

Comme si cette difficile survie ne suffisait pas, Souleymane est arnaqué, aussi souvent que possible, par d’autres Africains, comme le Camerounais Emmanuel (Emmanuel Yovanié) qui a « loué » à Souleymane son contrat de livreur en se servant grassement au passage, voir en ne le payant pas. Ou encore Barry qui donne des cours, moyennant finances, à tous les jeunes requérants qui lui versent tout leur pécule pour apprendre un récit unique censé leur procurer le sésame pour l’obtention de papiers. Tout n’est qu’obstacle, lutte, arnaque, profit de certains au détriment des plus vulnérables !

Filmée principalement de nuit, quand les Parisien.nes commandent leurs repas livrés, Paris apparaît ici comme une ville étrangère dont le public, à l’instar des livreurs surexploités, ne connaîtrait pas les codes, où chaque policier est une menace comme nous le montre une scène particulièrement explicite, où les habitants sont hostiles mis à part un homme âgé, laissé pour compte par son fils et dont Souleymane, de par sa culture, prend tout de suite soin. L’impression est celle d’une ville trépidante, chaotique, étouffante.

On constate dans une scène où Souleymane attend indéfiniment la commande qui a été passée, qu’il se fait traiter avec irrespect par le serveur qui le houspille en le chassant à l’extérieur. Souleymane reste empli de politesse à l’égard de cet homme qui en manque sérieusement et lui fait juste remarquer que, vu le retard dans la livraison, il va être pénalisé. Toutes les situations présentées sont poignantes et dénotent le racisme, explicite ou implicite.

Boris Lojkine explique comment il a procédé pour être si proche de la réalité de ces jeunes requérants :

« Pour écrire le film, j’ai voulu partir d’une base documentaire solide. Avec Aline Dalbis, ancienne documentariste devenue directrice de casting, nous sommes allés à la rencontre des livreurs. Ils nous ont raconté les coulisses de leur travail : les démêlés avec leurs titulaires de compte, les arnaques dont ils avaient été victimes, les relations avec les clients ; ils nous ont parlé de leurs difficultés pour se loger, et des rapports avec leurs camarades livreurs, les collègues qui ne sont pas forcément des amis.
Dans tous leurs récits, la question des papiers avait une place à part. Je l’ai vu notamment avec les Guinéens. Presque tous étaient ou avaient été demandeurs d’asile, et cette demande les obsédait, car avoir l’asile peut radicalement changer leur vie. Le drame, pour un livreur, ce n’est plus de se faire voler son vélo comme dans Le Voleur de Bicyclette (tu te fais voler ton vélo, tu en rachètes un, le lendemain, à Barbès). Le drame, c’est d’échouer à l’entretien de demande d’asile. Je voulais un film trépidant. Pour cela, j’ai fait le choix très tôt dans l’écriture d’une histoire qui se déploie sur une durée courte. »

Pourtant, malgré la violence et la noirceur de la vie de ces jeunes requérants, c’est bien Paris que Boris Lojkine a filmée sous un angle radicalement différent, méconnu ou sciemment ignoré par le reste du monde. Chaque scène est emplie d’une forte intensité émotionnelle. Souleymane trouve le moyen d’acheter des crédits de téléphone pour appeler sa fiancée, Kadiatou (Dalo Keita), restée au pays et qui le menace d’épouser un ingénieur s’il ne revient pas. Le rythme du film, frénétique, est soutenu par les scènes de livraison dans une ville survoltée, la course ininterrompue de Souleymane d’un lieu à l’autre. Cassant cette frénésie, le film se termine sur cette longue scène d’entretien posée et statique, en champ contre-champ, où la parole peut enfin se déployer. L’agente de l’Ofpra (Nina Meurisse) ne se laisse pas duper devant le récit bien rodé que lui récite Souleymane et « qu’elle a déjà entendu plusieurs fois cette semaine ». Humaine, bienveillante, elle obtiendra de Souleymane qu’il se confie avec son cœur.

Le cinéaste de préciser :

« Pour écrire la longue scène finale, je me suis fait raconter leurs entretiens de demande d’asile par des Guinéens passés par là. J’ai aussi obtenu de l’Ofpra (l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) l’autorisation d’assister à des entretiens, et j’ai parlé avec les officiers de protection qui les font passer. »

Depuis six ans en France, le jeune Guinéen de vingt-trois ans, l’éblouissant interprète du film de Boris Lojkine, Abou Sangare, est mécanicien, et vit à Amiens. Dans la vraie vie, l’acteur partage le calme de son alter ego de cinéma, la même résilience face à l’adversité et la même résistance à la misère.

Alors que le film vient d’être présenté en sélection officielle à Un certain regard, son jeune interprète vient de se voir refuser sa régularisation.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

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