Cannes 2026 – Hors compétition – La Bataille de Gaulle : L’âge de fer – Grandeur et fabrication du mythe
Premier volet d’un diptyque signé Antonin Baudry, L’Âge de Fer sort le 3 juin en Suisse romande, avant que sa seconde partie, J’écris ton nom, ne prenne le relais le 3 juillet 2026. Un pari cinématographique ambitieux, opératique, parfois écrasant, mais porté par un vrai souffle de grande fresque populaire.

© 2026 Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma
Juin 1940. La France s’effondre. Un général de brigade temporaire, inconnu du grand public, quitte Bordeaux pour Londres avec dans ses bagages une conviction que la réalité s’obstine à contredire : la bataille n’est pas terminée. De cette matière historique, Antonin Baudry tire un premier volet qui assume pleinement sa nature de grand spectacle populaire. L’Âge de Fer ne cherche pas à réinventer le cinéma historique ; il s’y installe avec ses moyens, sa pompe et son goût du spectaculaire, et livre, en cent cinquante-six minutes soutenues, une représentation qui tient davantage du film de suspense guerrier que du biopic contemplatif.
Le pari central du film tient à son interprète principal. Simon Abkarian campe un De Gaulle qui déjoue habilement le piège de l’imitation – piège dans lequel tombent si souvent les films à personnage historique connu. Point ici de reconstitution mimétique caricaturale : l’acteur franco-arménien impose sa vision du personnage par la posture, le silence, la physicalité d’une présence qui occupe le cadre comme une ombre chinoise. Ce choix de mise en scène – montrer fréquemment De Gaulle en contre-jour, figure de l’Histoire encore en formation – est l’une des intuitions les plus justes du film. Ce De Gaulle-là sculpte sa solitude et sa dignité pour la postérité, mais le réalisateur ne se prive pas non plus de le montrer dans des situations peu à son avantage, ridicule malgré lui. Mieux encore : on finit par se demander si ces fameux silences qui lui valent certaines victoires rhétoriques ne sont pas en réalité de simples moments d’hésitation – des instants où l’homme ne sait pas quoi faire ou quoi dire, et que la légende, ensuite, a transformés en calcul stratégique. Cette ambiguïté est ce que le film porte de plus malicieux.
Le film prend le parti d’un Churchill qui éprouverait une affection réelle pour De Gaulle, là où son cabinet, Roosevelt et la plupart des entourages alliés manifestaient un cynisme bien plus prononcé à l’égard de ce personnage têtu et peu commode. La relation Churchill–De Gaulle est traitée comme celle d’un vieux couple : attaché, incapable de se passer de l’autre, mais tout aussi incapable de ne pas se tirer dans les pattes. Ce qui les unit, au fond, c’est une certaine idée de la résistance et de l’Europe : deux puissances impériales qui se connaissent bien pour s’être longtemps affrontées, mais qui, face au péril commun, doivent apprendre une forme de coexistence. Les Étasuniens de Roosevelt, eux, cherchent d’abord leur intérêt : quelque chose dans cette triangulation résonne étrangement avec notre état du monde actuel. Le film n’est d’ailleurs pas dépourvu d’humour, et ce duo d’attraction-répulsion y contribue grandement. En revanche, si Abkarian échappe à la caricature, Simon Russell Beale, dans la peau de Churchill, reste malheureusement plus prisonnier de l’imaginaire collectif et du Churchill de cinéma déjà mille fois recyclé – le personnage manque d’épaisseur, de chair (sans mauvais jeu de mots), de zones d’ombre qui lui donneraient une vraie complexité dramatique. Un déséquilibre que le film ne comble pas vraiment.

© 2026 Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma
Parmi les éléments les plus stimulants du récit figurent les prises de décision secrètes et contradictoires des Alliés, dont les ressorts s’avèrent parfois bien plus mesquins que l’intérêt supérieur et la loyauté entre nations alliées ne le voudraient. C’est ici que L’Âge de Fer se montre le plus intéressant historiquement : cette méfiance réciproque entre le Royaume-Uni, les États-Unis et la France libre, chacun obsédé par son rang de grande puissance et négociant ses alliances comme un placement stratégique provisoire. Une simple pluie qui fait rentrer des soldats vichystes dans leur casemate peut ainsi changer le cours des événements – rappel salutaire que l’Histoire est bien moins déterminée qu’on ne le croit. Les figures secondaires – Kœnig (Benoît Magimel), Pleven (Loïc Corbery), Jean Moulin (Félix Kysyl), Darlan (Mathieu Kassovitz) – sont là, historiquement nécessaires, mais leur présence reste largement saturée par la volonté du film de ne retenir De Gaulle que comme pièce centrale, Grand Commandeur auquel on obéit sans discuter, ou que l’on trahit – comme Muselier (Maxime Bailleul) – non par conviction mais par appât des honneurs.
Les sans-noms de l’Histoire
Il est une tension que le film perçoit clairement, même si elle demeure partiellement sous-exploitée : celle qui existe entre les « grands hommes » et toutes celles et tous ceux sans qui rien n’adviendrait. Soldates et soldats, civiles et civils, inconnu·es dont les actes héroïques – pris individuellement – ne semblent servir à pas grand-chose, mais qui forment ensemble la chaîne qui détourne le cours de l’Histoire. L’Âge de Fer tente de matérialiser cette foule anonyme à travers plusieurs fils narratifs. D’une part, le personnage de Fernand (Florian Lesieur) qui, depuis les premières secondes, sert de fil rouge sur l’impact de la guerre pour les civil·es. D’autre part, une figure féminine, Livia (Anamaria Vartolomei ) qui, avec son frère et Fernand, provoque le 11 novembre 1940 un rassemblement sous l’Arc de Triomphe, considéré par les historien·nes comme le premier acte collectif de résistance publique à Paris sous l’Occupation. L’intention est belle ; l’exécution laisse une impression d’artifice. On sent que cette figure féminine est quelque peu forcée dans le récit, pour y ramener une présence féminine et une bluette romanesque avec Fernand. Il faut aussi reconnaître qu’à l’époque, les femmes sont largement absentes des sphères du pouvoir représentées ici, mais c’est d’autant plus frustrant que, puisque le scénario convoque déjà plusieurs figures historiques secondaires masculines gravitant autour de De Gaulle, il aurait peut-être pu puiser du côté des nombreuses résistantes longtemps invisibilisées par les récits officiels. Dès lors, les femmes ne trouvent qu’une place ténue : les épouses de De Gaulle et Churchill aperçues furtivement, une femme soldate à Bir Hakeim, et Livia. Le film effleure également, mais trop brièvement, la collaboration de la police française et le sort des Juifs de France. Ces éléments méritaient davantage. Reste la figure symbolique et puissante de la flamme du soldat inconnu – toutes et tous ces résistant·es réuni·es sous un même signe.

© 2026 Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma
La mise en scène assume sa nature emphatique sans complexe. Les moyens sont là et visibles – reconstitutions pléthoriques et léchées, photographie contrastée, déploiements de figurants. La bande originale de Volker Bertelmann est à l’avenant : lourde, bruyante, appuyée, en adéquation, en somme, avec la mise en scène opératique. C’est le revers de la médaille d’un film grand public qui choisit la puissance au détriment de la nuance. Reste que ces cent cinquante-six minutes passent à un rythme soutenu, et c’est déjà une performance en soi. La présence énigmatique du « plombier polonais » Błażej (Karim Leklou) – qui entre par hasard dans le petit appartement londonien de De Gaulle et devient une sorte d’aide de camp civil – demeure pour l’heure une pièce en attente d’assemblage, dont on espère que la seconde partie du diptyque précisera la fonction.
L’Âge de Fer ne révolutionne pas le genre. Il le pratique avec générosité et une certaine intelligence, portant un regard qui n’est ni hagiographique ni démystificateur à outrance, mais qui préfère montrer la grandeur et la petitesse entrelacées d’hommes que l’Histoire a consacrés, et rappeler que derrière chaque légende, il y a des hésitations, des accidents et des milliers d’actes oubliés. C’est déjà pas mal.
De Antonin Baudry; avec Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Florian Lesieur, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider, Félix Kysyl, Kacey Mottet Klein, Karim Leklou, Loïc Corbery, Campbell Scott, Maxime Bailleul; France; 2025; 156 minutes.
Malik Berkati
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