Cannes 2026 – Séances spéciales : Les Survivants du Che de Christophe Dimitri Réveille – Chronique humaine d’un mythe révolutionnaire
Soixante ans après la mort de Che Guevara dans le hameau bolivien de La Higuera, la question que pose Les Survivants du Che n’est pas « qui était le Che ? » mais « qui étaient ceux qui marchaient à ses côtés, qui ont survécu, et que portaient-ils en eux de cette épopée improbable ? » C’est cette décision – déplacer le regard du mythe vers ses témoins – qui confère au long métrage documentaire de Christophe Dimitri Réveille, présenté en Sélection officielle – Séances spéciales, une humanité brute et saisissante.

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Le film s’ouvre sur une séquence de déjà-vu : les images, très connues, du corps du Che exposé à Vallegrande en octobre 1967. Les soldats, les officiels, les curieux tournent autour du cadavre avec une fascination mêlée d’effroi – une exposition macabre que les autorités boliviennes avaient sans doute imaginée comme démonstration de puissance, et qui produit l’effet exactement inverse : sous nos yeux, la légende se forge. En contrepoint, des images en noir et blanc montrent le révolutionnaire bien vivant, charismatique, concluant un discours par ce cri devenu formule : « La patria o la muerte. » L’oscillation entre ces deux états – l’homme et l’icône, le vivant et le mort – structure tout le film. La voix off grave, presque caverneuse, de Vincent Lindon, posée sur des panoramiques vertigineux des sommets andins, installe d’emblée le registre : « C’est l’histoire de ceux qui font les révolutions mais dont on ne parle jamais. »
L’aventure de Réveille est elle-même symptomatique de l’acharnement qu’il documente. Sa rencontre avec Benigno – Daniel Alarcón Ramírez de son vrai nom, réfugié politique à Paris, condamné à mort par Castro – remonte à 2004. Il le filme, l’écoute, construit une confiance sur la durée. En 2007, à Cannes précisément, Benicio Del Toro lui glisse que faire un film sur tous les survivants serait une entreprise quasi impossible. Le cinéaste y voit non pas un avertissement mais une invitation. En 2013, avec l’argent de son premier documentaire, il se rend en Bolivie sur les lieux de la capture du Che et décide d’élargir radicalement son projet : ce ne sera plus un portrait de Benigno mais une reconstitution collective d’une page d’histoire enfouie, à travers les voix de tous les protagonistes encore accessibles – compagnons, soldats boliviens, agent de la CIA. Il lui faudra encore une décennie, et la publication entre-temps d’une biographie et d’un roman graphique consacrés à Benigno (aux Éditions du Rocher et à La boîte à bulles), pour mener le projet à son terme. L’existence même de ce film – long à financer, difficile à construire, et finalement sélectionné à Cannes – prolonge la logique qu’il illustre : une entreprise quasi impossible rendue réelle par la seule persévérance.
Six hommes, 5 mois de fuite, 2 400 kilomètres, quatre mille soldats
Le cœur du documentaire est la reconstitution du périple des six survivants – trois Cubains, Urbano, Pombo et Benigno, et trois Boliviens, Inti, Darío, El Ñato – après l’embuscade du 8 octobre 1967 qui coûte la vie au Che. Séparés du groupe principal au moment où leur chef est blessé à la jambe, ils décident de rejoindre le point de ralliement prévu dans un tel cas. Mais dans la nuit, un blessé parmi eux, traqués, ils se trompent de chemin. Ils ont une petite radio : ils entendent que le Che a été blessé et sera opéré à Santa Cruz. L’information est fausse – les autorités mentent aux journalistes car elles ne savent pas encore quoi faire d’un prisonnier aussi encombrant. Il est toujours enfermé dans la petite école de La Higuera. Puis les radios annoncent sa mort. Pombo résume avec une sobriété implacable : « On avait un autre problème en plus de ce coup de massue : on était au milieu de la zone d’opération, coincés dans ce ravin avec plus de deux mille militaires qui nous cherchaient. »
Ce qui suit est une fuite de 2 400 kilomètres à travers un terrain hostile, poursuivis par quelque quatre mille soldats. Les séquences animées – dessin sobre, ligne claire pour les personnages, décors plus sfumato, presque évanouis dans la brume du souvenir – accompagnent ces récits avec une discrétion juste. L’animation ne cherche pas à illustrer platement ; elle donne une forme visuelle à une mémoire ancienne qui, pour se protéger, consent à certains flous. Les sons ambiants – nature, combat lointain, silence des hauts plateaux – ajoutent une dimension sensorielle précieuse. La musique, légèrement trépidante, traduit l’urgence, la fuite, la survie à l’état pur, sans jamais couvrir les voix.
Ce qui frappe dans la construction narrative, c’est la fluidité avec laquelle les récits des trois guérilleros cubains se complètent. Étrangement – est-ce le montage très maîtrisé, ou une mémoire réellement partagée sur le même mode de perception du réel ? – leurs témoignages s’emboîtent sans heurts, sans contradictions criantes, comme si les épisodes de la fuite avaient été vécus et encodés collectivement. La confrontation avec les récits des « ennemis » – Gary Prado, le capitaine bolivien dont la compagnie captura le Che et traça ensuite les fugitifs, et Félix Rodríguez, l’agent de la CIA présent à La Higuera – ajoute les couches d’ombre nécessaires. Car sur la mort elle-même, les versions divergent. Rodríguez décrit les dernières heures avec une précision qui diffère de celle de Prado. C’est lui qui révèle comment la décision d’éliminer le Che fut prise à La Paz – les autorités boliviennes coincées entre les États-Unis qui voudraient le récupérer, Cuba le libérer –, et comment l’ordre fut donné de tirer dans le bas du corps pour maquiller l’exécution en mort au combat. Un soldat se porte volontaire. C’est peu après, et non à Santa Cruz, que tout se termine.
Le film ne révolutionne pas le genre documentaire. Il est classique dans sa facture, assez didactique dans sa mise en contexte géopolitique – rappel de la Guerre froide, de la trajectoire anticoloniale du Che en Afrique et en Amérique latine, de ses relations tendues avec l’URSS et le parti communiste bolivien qui refuse de joindre la lutte armée rurale, préférant la voie politique et urbaine. Mais cette relative sobriété formelle libère de l’espace pour ce qui constitue véritablement sa force : la perception individuelle, la texture des destins singuliers.

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On apprend ainsi que Benigno est devenu révolutionnaire non par idéologie mais par traumatisme – sa compagne enceinte assassinée sous ses yeux par des soldats batististes lors d’une attaque de village. « Je ne connaissais rien à la révolution ! » Cette phrase fait écho, des années plus tard, à un paysan bolivien qui choisit d’aider les fugitifs non par conviction politique mais parce que les soldats étaient passés chez lui, avaient mangé et s’étaient servis de tout sans lui laisser quoi que ce soit. On ne choisit pas toujours son camp par conviction ; parfois, c’est la violence et le mépris qui décident pour vous.
Le film souligne cette dimension avec une honnêteté bienvenue : À Cuba, Pombo, Urbano et Benigno s’engagent très jeunes dans la Révolution et rejoignent rapidement la colonne du Che, auquel ils resteront fidèles jusqu’au bout. En miroir, Félix Rodríguez est lui aussi recruté à dix-sept ans par les États-Unis et participera ensuite à de nombreuses opérations contre-révolutionnaires. La trajectoire de Rodríguez rappelle aussi combien la Révolution cubaine constitue, pour les États-Unis, une blessure géopolitique et symbolique durable. De la Baie des Cochons à l’embargo qui continue d’asphyxier Cuba aujourd’hui, le film laisse affleurer une constante des rapports de puissance : la difficulté, pour un empire, d’accepter l’existence à quelques kilomètres de ses côtes d’une expérience politique lui échappant totalement. Derrière les logiques idéologiques de la Guerre froide apparaît alors une autre dimension, plus ténébreuse : celle d’une humiliation historique que Washington ne semble jamais avoir réellement digérée.
Cet aspect du récit rappelle ainsi que ces trajectoires antagonistes se construisent souvent dès la jeunesse, dans des contextes idéologiques où chacun est convaincu d’appartenir au bon côté de l’Histoire. Il y a ceux qui partent d’un engagement idéologique construit – Debray, formé dans les camps cubains, mandaté par Castro –, et celles et ceux pour qui la révolution fut d’abord une réponse viscérale à l’injustice vécue dans la chair. L’ambivalence des paysans boliviens – parfois complices, parfois informateurs de l’armée, cherchant avant tout à survivre et nourrir leurs enfants – est traitée sans condescendance ni romantisme. L’idée de placer face à face compagnons, soldats et agents remet du gris dans le noir et blanc des idéologies, et rappelle que s’il existe des dessins géopolitiques cyniques, celles et ceux sur le terrain sont des êtres humains qui, eux, croient en quelque chose, font leur devoir, ou se trouvent simplement embarqué·es dans une histoire qui les dépasse. Cette complexité morale traverse également le regard spectatoriel : le film nous place face à nos propres dilemmes intimes, rappelant combien il est toujours plus simple de juger a posteriori une Histoire déjà écrite que de mesurer ce que signifie agir dans l’incertitude, la peur ou la fidélité à une cause.
Démythifier pour humaniser – et ce que cela révèle de notre présent
Le Che est aujourd’hui une icône de pop culture capitalisée à l’infini. Son portrait, le Guerrillero Heroico saisi en 1960 par le photographe cubain Alberto Korda, est le visage le plus commercialisé au monde, décliné sur d’innombrables t-shirts, mugs et affiches, souvent sans que ses propriétaires sachent grand-chose de l’homme qu’il représente. Quant aux célèbres clichés au cigare, signés par le Zurichois René Burri en 1963, ils alimentent un merchandising plus esthétique, ayant grandement contribué à forger cette imagerie du révolutionnaire romantique que la mort n’a fait qu’amplifier. Les Survivants du Che remet l’église au milieu du village : en restituant le Che à ses compagnons, à ses ennemis, à leurs mémoires contradictoires, il démythifie la figure pour la replacer dans l’espace de l’idéal, ce qui la rend paradoxalement plus humaine et plus juste.
C’est depuis sa cellule de La Paz qu’après son arrestation, Régis Debray écrit à propos du Che : « Il y a des hommes plus dangereux morts que vivants. » L’exhibition du corps à Vallegrande est précisément le moment où la légende se noue : en cherchant à exhiber son cadavre comme un trophée, les autorités ont fabriqué une icône. La radicalité du Che, qui de son vivant aurait peut-être été reniée ou trahie par ceux qu’il dérangeait le plus, s’est muée à sa mort en une pureté révolutionnaire quasi intangible. Réveille fait le chemin inverse : il désacralise pour restituer, et ce faisant, rend plus troublante encore la question de ce que ces hommes et ces femmes ont réellement vécu et cru.
Le cas Debray mérite par ailleurs une attention particulière. Traître à la révolution ou soutien indéfectible ? Le film ménage la tension en confrontant la version du philosophe français et celle du capitaine Prado sur le rôle que sa capture joua dans le démantèlement du réseau. Et l’on ne peut s’empêcher, en ce début de XXIe siècle, de mesurer le fossé vertigineux entre cette époque où communistes et gaullistes, intellectuels comme Jean-Paul Sartre et figures politiques adverses, s’alliaient pour défendre un ressortissant engagé dans une guérilla étrangère – et notre présent où des États européens peinent à protéger leurs citoyen·nes kidnappé·es dans les eaux internationales lors de convois humanitaires. Voir cette alliance improbable d’idéologues que tout opposait s’unir pour Debray laisse rêveur, et dit quelque chose d’éloquent sur l’érosion des engagements politiques, sur ce que nous avons collectivement perdu en chemin.

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Les Survivants du Che n’est pas un film qui bouscule les codes du documentaire, et il ne prétend pas l’être. Sa force est ailleurs : dans la patience de son élaboration, dans la confiance gagnée sur vingt ans auprès de témoins qui avaient toutes les raisons de se taire, dans l’équilibre qu’il maintient entre la grande Histoire et les trajectoires intimes. Régis Debray, dans ce qui constitue pour lui une œuvre testamentaire, y replace les luttes d’hier dans la perspective d’aujourd’hui, rappelant que « les faibles ont toujours raison d’affronter les forts, même si la bataille semble perdue d’avance, car l’improbable reste possible. » Cette phrase fait écho à une formule attribuée au Che lui-même : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Le film lui-même en est la démonstration vivante.
Et quand les séquences animées restituent le silence des hauts plateaux boliviens où six hommes marchaient dans l’obscurité vers une frontière incertaine, avec pour seul pacte de ne laisser personne vivant derrière soi, on comprend que la mémoire – même fragmentée, même incomplète, même habitée de ses zones d’ombre – est la seule victoire que l’Histoire ne peut pas confisquer.
De Christophe Dimitri Réveille; avec Benigno, Pombo, Urbano, Régis Debray, Gary Prado Salmón, Félix Rodriguez, Vincent Lindon (voix); France; 2026; 97 minutes.
Malik Berkati
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