Chien, de Samuel Benchetrit, présenté sur la Piazza Grande dénonce le cynisme de notre société

Chien, la dernière réalisation de Samuel Benchetrit, adaptation du roman éponyme, met d’emblée les spectateurs dans un sentiment d’inconfort, voire de malaise alors que Jacques Blanchot écoute, avec un air bienveillant, les explications de sa femme (Vanessa Paradis) : “Je suis atteinte d’une maladie très rare, tellement rare qu’elle porte ton nom : la blanchoïte. A ton contact, la peau me démange.” Résigné à attendre patiemment de pouvoir regagner le domicile conjugale une fois que sa femme ira mieux, Jacques passe ses journées entre son travail dans un magasin au bord de la faillite, avec vue sur une centrale nucléaire, et de furtives rencontre avec son fils. Ce sentiment de malaise croissant est inhérent au protagoniste qui semble être le seul être à ne pas avoir été touché par le cynisme qui domine notre société. Sa mère le quitte sous un prétexte fallacieux, sans avoir le courage de lui dire qu’elle a rencontré un autre homme, son patron le licencie sans compensation. Comme le souligne le cinéaste et romancier Samuel Benchetrit : “Quand nous rencontrons Jacques, il a déjà perdu sa femme, son fils et sa maison. Plus l’histoire avance, plus il sera dépossédé de ce qui lui restait : son humanité.”

— Vincent Macaigne – Chien
© Locarno Festival

Ce qui afflige, consterne et agace progressivement, c’est l’absurdité des situations que traverse Jacques, et surtout son incapacité à réagir face à des situations insoutenables : “Par cette transformation progressive du protagoniste en chien, je voulais dénoncer un certain fascisme de notre société. Le maître-chien a une certaine folie qui peut être vue comme une forme d’extrémisme.” C’est, en effet, le cas quand on voit Bouli Lanners, qui interprète ce maître-chien cruel et sadique, faire taire au taser les chiens qui aboient trop. Tous les chiens y passent, y compris Jacques qui se plie aux directives de son nouveau maître sans broncher. Samuel Benchetrit de préciser :”J’ai choisi Vincent (Macaigne, n.d.r.) car il a cette humanité dans le regard. C’est un rôle difficile et humiliant à interpréter. Certains jours, Vincent n’avait quasiment rien à faire : par exemple, cligner des yeux, alors que Bouli Lanners avait beaucoup plus à jouer. Il fallait un acteur capable de supporter de telles conditions et Vincent en avait les capacités. C’est un excellent comédien comme un excellent metteur en scène dont j’aime le travail. D’ailleurs, je ne travaille qu’avec des comédiens que j’apprécie.”

Face à Jacques, il y a une femme qui le rejette sans oser assumer sa décision. Lors de la conférence de presse, Vanessa Paradis a parlé du travail avec Samuel Benchetrit :”Samuel met un grand soin à travailler les cadres, la luminosité. Cette femme a décidé de quitter son mari mais n’a pas le courage de le lui avouer directement. C’est pourquoi elle trouve un prétexte pour le faire. Mais, à la fin, c’est Jacques qui gagne puisqu’il se retrouvera, certes, dans la peau d’un chien mais dans la chambre de son fils, auprès de lui.”

L’épine dorsale de Chien demeure la passivité de notre époque qui évolue de manière formatée, dans un mouvement grégaire, prônant la même attitude universelle. La passivité et l’absence de réaction de Jacques surprend et finit par agacer mais surtout invite le public à la réflexion.

La distribution de cette nouvelle œuvre du romancier-cinéaste regroupe Vanessa Paradis (nominée pour un César en 2000 pour la meilleure actrice pour La Fille de le pont, L’arnacoeur en 2010 et Le Café de Flore en 2011, et récemment sur Maryline de Guillaume Gallienne), Vincent Macaigne (nominé pour le César 2014 du meilleur espoir La Fille du 14 juillet et le meilleur acteur pour Les deux Amis, apprécié cette année dans Les Innocentes, Des nouvelles de la Planète Mars et La Loi de la jungle). A leurs côtés, l’acteur wallon Bouli Lanners (nommé pour Magritte en 2015 et comme meilleur acteur pour Lulu femme nue en 2016 et Tous les chats sont gris, a récemment été remarqué pour son travail comme réalisateur dans dans Les Premiers, les Derniers). Malheureusement, l’acteur semble souvent en roue libre dans le film de Benchetrit et la violence qui imprègne les scènes finales insupportent. On se doute bien que les acteurs ont suivi les consignes du réalisateur qui s’explique en soulignant, à plusieurs reprises, que “Jacques vit une dystopie qui semble initialement imaginaire mais se concrétise peu à peu pour devenir sa nouvelle réalité.” Si il faut retenir une seule chose du film de Benchetrit, c’est la performance remarquable de l’acteur Vincent Macaigne, plus crédible dans les nombreuses nuances de la vie d’un chien.

A la fin de la projection, un sentiment demeure : un profond malaise qui hante encore longtemps les spectateurs dont plusieurs ont quitté la salle en cours de séance.

Firouz E. Pillet, Locarno

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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