Cosmos de Germinal Roaux : L’alchimie des solitudes
Loin des standards de la consommation rapide, Cosmos est une œuvre exigeante qui demande – et mérite – qu’on lui accorde le temps qu’elle a elle-même choisi d’habiter.

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Le quatrième long métrage du cinéaste suisse Germinal Roaux, tourné dans le Yucatán mexicain, loin de toute image touristique ou folklorisante, propose quelque chose que l’on est tenté de nommer simplement, sans fioritures : du cinéma, dans le sens artistique du terme. Pas de la production audiovisuelle, pas du divertissement sophistiqué – du cinéma, avec ce que cela implique d’une pensée mise au travail par un sujet, de mise en scène non pas seulement de l’histoire mais du sentiment que le cinéaste veut partager avec son public.
Ce projet de partage, Roaux le construit sur une rencontre en apparence improbable. Léna, interprétée par l’Espagnole Ángela Molina, récemment arrivée de Mexico, s’est retirée dans une vaste demeure de maître pour s’y laisser mourir. Atteinte d’une maladie grave, elle porte en elle cette peur souveraine, celle de mourir seule. León, lui, est paysan maya, analphabète, gardien des secrets de la nature et des esprits qui peuplent encore un monde que la spéculation foncière et le développement économique sont en train de dévorer – une route menaçant bientôt de détruire son habitat. Quand il quitte sa masure pour aller se réconcilier avec son frère, c’est pour apprendre le décès de celui-ci. Lui non plus n’est pas quitte avec l’ordre du monde. Dans un village oublié du Yucatán, leurs chemins se croisent – et quelque chose se produit qui tient moins de l’intrigue que de la chimie.
Il faut parler de chimie, oui. Cette altérité entre les deux personnages et les deux acteur·ices aurait pu être trop plaquée, trop artificielle, trop programmatique dans son intention. Elle fonctionne pourtant, dans un naturel quasi mystique – on ne sait pas si, dans d’autres moments de leurs vies, l’alchimie aurait pris. Mais ici, à ce moment précis, s’opère une véritable réaction de double déplacement, comme celle des précipités chimiques: deux éléments qui, séparément, n’auraient rien à se dire, et qui, au contact l’un de l’autre, produisent quelque chose d’inédit, d’irréversible. Ángela Molina – qu’on a vue chez Buñuel dans Cet obscur objet du désir (1977), chez Ridley Scott dans 1492 : Christophe Colomb (1992), chez Pedro Almodóvar dans En chair et en os (1997) – représente ici de manière exceptionnelle cette classe de l’aristocratie mexicaine, même décatie, altière à souhait. Elle porte sa finitude comme un vêtement trop grand, avec une dignité désespérée. Face à elle, Andrés Catzín, acteur non professionnel indigène, porte avec une égale dignité le destin de son peuple : économie de mots, silences qui en disent tout aussi long que de longs discours. Deux solitudes qui ne s’additionnent pas mais se transforment.

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La rencontre s’organise autour d’une asymétrie fondamentale : Léna est celle qui connaît la vie et la mort à travers la littérature et la culture, de manière intellectuelle, presque abstraite. León, lui, vit au rythme du temps de la nature et de ses cycles. Il cultive son potager, comprend une approche de la mort que la modernité occidentale a depuis longtemps désappris à nommer. La langue maya – parlée par León, par la gouvernante de Léna, par les habitant·es de la région – n’est pas ici un accessoire d’authenticité ; elle est la membrane même d’un monde autre, organique et hermétique à la fois, et c’est précisément pour cette raison qu’il faut laisser le temps s’installer dans le récit, pour se laisser petit à petit envahir par cette atmosphère.
C’est là que la forme du film entre en résonance profonde avec son propos, et c’est là que Cosmos révèle sa véritable ambition. Roaux choisit le noir et blanc – sa marque de fabrique – et ce choix n’est pas décoratif. La lenteur est assumée, l’implacabilité du destin de cet homme et de cette femme s’inscrit dans chaque plan fixe, long, patient. Le travail sensoriel sur l’atmosphère est saisissant : vents, sons bruts – grincements de portes, battements sourds, cris d’oiseaux, stridulation d’insectes –, jeux de lumières et d’ombres, soleil impitoyable rendu en camaïeux de gris, prises de vue sur des détails qui seraient insignifiants ailleurs et qui, ici, deviennent des signes. Cette forme ravive des émotions et des sensations que le·la spectateur·ice a déjà éprouvées, tout en parvenant à mettre une distance salutaire – qui ne plombe pas, qui ne noie pas dans la mélancolie, mais qui au contraire permet d’instiller durablement cette histoire dans le champ cortical du public, laissant une empreinte bien au-delà de la fin du générique.
Le symbolisme traverse tout le film, parfois à l’extrême, avec peut-être une propension à vouloir trop signifier. Mais ce symbolisme n’est pas gratuit : il est culturellement ancré dans la cosmovision maya, cette philosophie ancienne où tout ce qui existe est interconnecté, où la jungle n’est pas un simple décor mais un organisme vivant doté d’une conscience. Pour les Mayas, le temps n’est pas une ligne droite – on naît, on vieillit, on meurt, et c’est la fin. Le temps fonctionne en cycles : la mort est une transformation, un arbre tombe, pourrit, nourrit le sol pour faire naître de nouvelles plantes. Le film utilise ce miroir avec intelligence : la maladie de Léna a brisé son équilibre intérieur, et c’est en observant le rituel quotidien de León, sa connexion avec la terre, qu’elle éprouve – pas intellectuellement, mais sensoriellement – que l’univers a sa propre logique, rassurante et immense, qui la dépasse et la contient à la fois.
Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête. Cosmos ne fait pas référence à l’espace interstellaire, aux étoiles et aux planètes. Le terme grec signifie « ordre », par opposition au chaos. Et cet ordre, ici, traverse autant le parcours de León que celui de Léna. León cherche à rétablir en allant voir son frère – avant d’apprendre que ce frère est mort, emportant avec lui la possibilité de la réconciliation. Cette quête inachevée de remettre son propre cosmos en ordre résonne avec celle de Léna, qui cherche, elle aussi, à sa façon, un point d’équilibre avant de disparaître. La frontière entre le visible et l’invisible est poreuse dans ce film : les traditions mayas intègrent le monde des esprits et des ancêtres dans le quotidien, et Roaux filme cette porosité sans jamais verser dans le mysticisme de bazar.
En évitant ainsi tout piège folklorique, Cosmos entre dans les arrière-territoires – géographiques et intérieurs – où la civilisation maya demeure vivace, non comme musée vivant mais comme système cohérent de rapport au monde. Là réside le geste de Germinal Roaux : il ne filme pas la rencontre de deux cultures comme un choc ou une réconciliation édifiante. Il la filme comme une réaction chimique – imprévisible, nécessaire, belle dans son étrangeté même.

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Cosmos n’est pas un film facile. Sa lenteur revendiquée, ses longs plans fixes, son atmosphère à la fois organique et hermétique en feront fuir certain·es, qui parleront d’ennui ou de prétention. Ce serait passer à côté de ce que le cinéaste a construit avec une précision poétique : une œuvre qui ne cherche pas à émouvoir par les voies habituelles de l’identification ou du drame, mais qui travaille plutôt sur la durée, sur l’infiltration sensorielle, sur la capacité du cinéma à déposer en nous quelque chose qui continuera de travailler longtemps après la séance. Ça, c’est du cinéma dans le sens le plus exigeant et le plus beau du terme.
De Germinal Roaux; avec Ángela Molina, Andrés Catzin, Abraham Sarabia, Marco Treviño, Erandeni Durán; Suisse, France, Mexique; 2024; 152 minutes.
Le film sort sur les écrans romands ce mercredi.
Malik Berkati
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