« DEDANS – DEHORS »  Journal d’un confinement en France

Partout dans le monde, le mot confinement est entré abruptement dans nos vies et notre champ lexical. Chacun.e le vit différement, certain.es bien, la plupart souvent comme il.elle le peut, malgré les injonctions souvent hors sol de certain.e.s « intellectuel.les » ou spécialistes de la chose – au hasard, des sportifs de l’extrême, des baroudeurs, des spationautes, etc. – d’en faire une riche expérience de vie. Voici le récit de l’expérience confinement de notre collaboratrice à Marseille.

MaB

Au départ, ici, en France, l’on a fait peu cas du Coronavirus ravageant, loin de chez nous, une partie de la Chine, en janvier 2020, précisément la ville au 11 millions d’habitants de Wuhan, dans la Province de Hubei. Un virus lointain… qu’un pangolin ou une chauve-souris a transmis à l’homme. “Coronavirus” s’appelait-il. La belle affaire ! Il ne viendrait jamais jusqu’ici. C’était une épidémie, pas une pandémie. On ne pensait même pas à ce mot. Savait-on même qu’il existait ? Si peu utilisé dans l’Histoire contemporaine et dans le vocabulaire français d’aujourd’hui. Alors, on regardait l’épidémie chinoise à la télé, entre deux épisodes grivois de l’affaire Griveaux, député et candidat LREM à la Mairie de Paris, en ce mois de février 2020. Et pourtant… dès janvier d’une année qui deviendra historique, le Covid-19, comme le nommaient déjà certains experts scientifiques, se moquera, contre toute attente politique, économique et médicale, des pronostics et des frontières et arrivera en Europe, Italie en tête, dans la région de Codogno. Puis il s’infiltrera en France, se propageant massivement lors d’un rassemblement évangélique à Mulhouse, fin février 2020, où il infectera plusieurs dizaines de personnes. Le mot « cluster » apparaît. Nous changeons de vocabulaire, de temps, de monde, et rentrons dans celui du « Dedans et du Dehors » !

© J.P Anjoubault

Les élections municipales sont maintenues : il faut « sortir » voter.
Chut ! Pas d’inquiétude à avoir. Tout est sous contrôle. On maintient les élections municipales du premier tour, non sans fierté. C’est pour dire à quel point les autorités françaises laissent à penser, en ce 15 mars 2020, que rien n’est grave et que la situation reste parfaitement gérée ! Les français peuvent et “doivent” aller voter. La sécurité s’adapte en adoptant des « gestes- barrières » : lavages de mains au gel hydroalcoolique dans chaque bureau de vote, signature avec son propre stylo, distanciation d’un mètre entre chaque votant. Voilà tout.

Il faut « sortir » voter, tel est le mot d’ordre !
Mais alors, pourquoi à peine un jour et demi après cette confiance absolue en la santé de notre pays, affichée à travers le maintien de ces élections municipales, le Président de la République prononce, à six reprises, les mots incompréhensibles de : “Nous sommes en guerre”, à la télévision, le 16 mars 2020 (La veille, on votait ! Et l’on ne vote pas pendant la guerre…).
Le Premier Ministre, de poursuivre avec un mot tout aussi incongru : « Confinement » !
Comment ? Qu’est-ce que cela veut dire ? On va quoi ? « Confiner » ?… Mais qui ?
Personne n’y comprend plus rien, abasourdi par l’incohérence d’un calendrier politique absurde.

L’électrochoc du confinement : le virus est là… il faut « rester » chez soi !
La schizophrénie sanitaire et politique gagne le pays : un jour et demi auparavant, le 15 mars 2020, il fallait « sortir » pour élire son maire, sous peine de ne pas faire son devoir de citoyen, si l’on décidait de « rester » chez soi.
Mais le 17 mars 2020, à midi…  il ne fallait plus bouger de là où l’on était (une version « thriller » du jeu de notre enfance « 1, 2, 3, Soleil ! »). Et si l’on bougeait, on se rendait coupable de répandre le virus ! Ce revirement de situation se jouait en un jour et demi, en une poignée d’heures.
À la télé, ils répètent en boucle des phrases déconcertantes qui rentrent par effraction dans nos psychismes hébétés : tout est sous contrôle car, depuis midi, on confine les gens avec des auto-attestations de sorties complétées par nos signatures (les mêmes qu’il fallait inscrire dans les bureaux de vote !), des amendes allant jusqu’à 135 euros si l’on n’a pas son « bulletin » de déplacement pour sortir le chien, faire un peu de marche à 1 km maximum de chez soi, ou pour faire des courses en gardant 1 mètre de distance les uns des autres, dans une longue file d’attente de « prisonniers du ravitaillement », enchainés aux caddys roulant au pas pendant une heure et demi, avec, dans certains supermarchés, un rationnement à deux articles par produit et par personne. Des scènes, partout, d’un autre temps, d’un autre monde !
Et dans cette époque où rien n’a de sens, une marchandise est convoitée comme un lingot d’or ou une perle rare à trouver dans le dénuement de cette « drôle de guerre »… le papier toilette !
Aller chez le médecin avec une attestation est permis, seulement si c’est impératif, comme la surveillance d’un cancer avéré et sous traitement. Les autres rendez-vous médicaux s’annulent au fur et à mesure…
La police est là. Elle arrête et contrôle pour voir si les « confinés du jour au lendemain et pour une durée indéterminée » ont les attestations de sortie sur eux ! Sinon, tombent les amendes amères que personne ne veut ramasser.
L’extérieur est devenu une prison autant que l’intérieur !

— « Drive-in » de dépistage
© Florence Signoret

Mes liaisons dangereuses dans la relation « Dehors / Dedans ».

Dehors, c’est sans filet de protection : sans masque (les politiques n’en avaient plus assez depuis longtemps… le système de santé n’ayant pas remplacé ceux utilisés depuis des années. Alors forcément, au début de la pandémie, instruction était donnée de ne pas en mettre, puisqu’il n’y en avait pas !), et sans test…
– « pas de tests de dépistage, Madame, si vous n’êtes pas personnel soignant, profession à risque, si vous ne présentez pas de symptômes aggravants et si vous n’êtes pas, vous-même, une personne à risque » m’a-t-on répondu, ce 23 mars 2020, quand j’ai, personnellement, eu de la fièvre, des courbatures, et une toux sèche, et que je m’étais aventurée, lors d’un essai de dépistage, dans un laboratoire médical de Marseille, une sorte de « Mc Drive sanitaire », où la biologiste en blouse, charlotte vissée sur la tête, masquée et gantée, devait, sur le parking du laboratoire, m’enfoncer un « long coton tige » dans le nez (écouvillon naso-pharyngé) au lieu de me tendre un hamburger bien gras et écœurant, comme on aimait à en manger « avant-guerre », quand les cafés, les restaurants, et les Mc Do étaient encore ouverts, le 14 mars avant minuit. Chacun sa petite madeleine de Proust ! Moi, c’était le Double Cheese, moins glamour, mais symbole de la Vie d’Avant, ou plutôt d’une autre vie tombée dans l’oubli par la violence d’un choc inouï.
– « Oui, mais je suis confinée avec une dame de 83 ans qui a un cancer du poumon et qui peut attraper ce que j’ai…! »
– « C’est elle que l’on doit dépister dans ce cas, pas vous ! » me répond une voix derrière un masque. La pandémie n’a pas de visage.
– « Oui, mais elle n’a pas de fièvre et ne tousse pas, moi si… donc je ne veux pas lui transmettre ce que j’ai… car si c’est le Covid-19 ! »
– « Si elle présente des symptômes, c’est elle qui doit se faire dépister, pas vous ! ».
Mais… elle est confinée ! Dépister… les pieds devant ? Après lui avoir transmis une grippe, ou un Covid-19 ?
Dialogue de fous.
Dialogue de sourds.
Absurde.
Nous sommes le 23 mars 2020. Le cauchemar continue. Dehors et… Dedans !

— Autoportrait
© Florence Signoret

Dedans : le confinement dans lequel je suis tombée, le 17 mars à 12h00 est à haut risque. Il peut tuer, comme le virus. Je le sais depuis le début. Un choc, un traumatisme. Chaque jour, il faut sortir pour sauver une personne à très haut risque sanitaire, duper sa maladie qui lui fait déjà la guerre depuis deux ans, avoir deux coups d’avance sur elle, avec les gestes barrières ultra respectés dans un appartement aseptisé devenu mini EHPAD où les infirmières viennent tous les jours. Il faut lui acheter ses médicaments anti-cancéreux, l’emmener faire un scanner de contrôle dans un hôpital désert, devenu maison hantée par la peur de se faire soigner d’une maladie et d’en attraper une autre plus grave.
La pandémie devient fantôme. Elle n’a qu’une voix, celle du silence, qu’une forme, celle de l’absence. Ma fille me manque. Déchirement du dedans !

Pandémie et dommages collatéraux du confinement.
Le confinement est “à géométrie variable” et nous ne sommes pas égaux devant ce dernier qui a débuté le 17 mars 2020 à 12h00 pour se prolonger jusqu’au 11 mai 2020, comme l’a précisé le Président de la République Française, en ce 13 avril, à la télévision. Certains sont confinés à la campagne, au grand air, ou en ville, dans une maison avec un jardin ensoleillé, tandis que d’autres sont prisonniers dans des barres d’immeubles, parfois entassés dans 30 m² avec des enfants en bas âge, sans terrasse, sans soleil… sans espace. Le moral ne sera évidemment pas le même, ni la santé devant cette inégalité de confinement, qui peut devenir aussi dangereux que la pandémie.
Les violences faites aux femmes augmentent vitesse grand V, les attouchements sexuels sur mineurs, les dépressions, les psychoses, les chocs post-traumatiques sont exponentiels. Sans compter les maladies liées au manque de mouvement comme les problèmes de circulation sanguine, les phlébites, ou encore la prise de poids, comme l’obésité.
Certes, il est nécessaire de rester chez soi pour éviter le virus, mais que cela soit dit une bonne fois pour toutes : le confinement n’a rien de naturel. Nous n’y avons jamais, ni physiquement, ni psychologiquement, été préparés. Et ni la lecture, ni l’écriture, ni le chant, ni le rangement, ni la cuisine… toutes ces activités faites « sur-place » durant des jours et des jours, ne remplaceront jamais les contacts humains, anciens et nouveaux, le rapport avec l’extérieur, la nature, les parcs, les cafés, les restaurants… la Vie ! Nous ne sommes pas faits pour rester entre quatre murs. La vie se passe entre les gens. Pas en tête à tête avec soi-même.

© J.P Anjoubault

Dans le hall d’un Autre Monde
Au niveau économique, la récession, due à la pandémie, est internationale. En France, le PIB devrait chuter de 6% en 2020, baisse historique depuis 1945 et il est prévu une dette publique à 112 % du PIB ainsi qu’un déficit public à 7,6 % du PIB au lieu des 3,9 % prévus en mars dernier, et ce, toujours fin 2020.
Un monde à reconstruire, mais différemment. Plus vert, moins pollué, plus essentiel.
Moins capitaliste et moins mondialisé. Plus humain, peut-être…
Verra-t-on, suite à cela, une des propositions tant moquée d’un candidat à la présidentielle française de 2017, évoquant, comme une « prémonition », un revenu minimum universel, garantissant à chacun un montant pour survivre, a fortiori, si des catastrophes climatiques ou sanitaires se représentaient afin de protéger économiquement la population en toute circonstance. Car les cartes de tous les modèles économiques préexistants sont désormais et à jamais rebattues !
Dehors ou dedans, le danger est là, sauf dans le sourire de nos enfants, de nos anciens, de ceux qu’on aime, de ceux qui sauvent, des soldats de cette guerre invisible, infirmièr(e)s, pompiers, caissièr(e)s, pharmaciens, médecins, chercheurs qui donnent à voir de l’espoir dans cet horizon bouché.

Dedans ou Dehors, nos présents sont prisonniers de l’espace-temps de ce trentième jour de confinement. Mais l’Espoir, lui, est libre et nous le suivrons avec toutes les forces qu’il nous reste.

Florence Signoret

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Florence Signoret

Journaliste / Journalist (basée à Marseille)

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Une réflexion sur “« DEDANS – DEHORS »  Journal d’un confinement en France

  • 14 avril 2020 à 17 h 21 min
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    Très bel article criant de vérité ! Bravo

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