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Fausse note, le nouvel Arcady : symphonie en huis clos contre l’oubli ! Rencontre

Fausse Note se déroule à Paris, en 1990. Une foule de mélomanes s’empresse pour aller écouter un concert de musique classique à l’Opéra-Comique, notamment pour applaudir la 7ème symphonie de Beethoven, dirigée par un chef d’orchestre réputé – Benoît Poelvoorde. Voici un film qui commence en fanfare ! C’est beau, chic, vibrant et le public est conquis par cette musique enlevée, dirigée par un maestro hors pair. Un spectateur en particulier, collant comme un chewing-gum – Kad Merad –, dans une admiration presque obséquieuse pour le chef d’orchestre, demande après le concert un autographe à ce dernier qui finit par céder à l’intrus insistant, et le lui signe, énervé, prenant appui sur le dos du fan… ravi de lui servir de support ! Cocasse et absurde. On rit dans la salle.
L’équation burlesque, souvent visitée au cinéma, d’un duo entre deux protagonistes, insistant pour l’un, agacé pour l’autre, fonctionne invariablement et pose le sceau de la comédie. Sauf que cette histoire va basculer lentement vers un règlement de compte inquiétant, obsédant, presque irrespirable, avec une musique classique omniprésente sans fausse note, si ce n’est… celle du passé !

— Kad Merad et Benoît Poelvoorde – Fausse note
© Moonlight Distribution

Fausse note, le tout nouveau film d’Alexandre Arcady pourtant drôle au début, étonne, détonne, bouscule, dans une violence psychologique parfois insoutenable, un public qui ne sortira pas indemne de la salle obscure, portant ici parfaitement son nom. Certain·es seront mal à l’aise face à la cruauté du sujet abordé – parce que réel – et la manière de le mettre en scène si habilement, par un Alexandre Arcady chef d’orchestre d’un suspense sombre et chirurgicalement troublant. Et c’est exactement en cela que ce film se situe dans un registre différent des réalisations précédentes du cinéaste – à l’exception de son film K en 1997 – celles qui ont jalonné sa carrière attachée à ses racines méditerranéennes, celles du Petit Blond de la Casbah, son avant-dernier film, sorti en salle en 2023.

Le nouveau pari d’Arcady

Avec Fausse note, Arcady fait un énorme pari, tant dans le fond que dans la forme : dans le fond, il s’adonne à l’exercice périlleux d’un thriller psychologique machiavélique où l’action est secondaire. Il réalise un huis clos tétanisant, imbibé de « l’acide chlorhydrique » de la vengeance, afin de créer un vacarme de questions dans la réflexion du public. La surprise de ce film est là, d’abord, dans ce changement de rythme par rapport aux autres films du réalisateur. Fausse note se veut plus lent, plus apathique, plus pesant, pour sentir très vite l’odeur du soufre du désaccord, après avoir pourtant donné le « la » d’un film comique, laissant faussement entrer le spectateur dans ce qu’il croit être une comédie. Arcady réussit son tour de passe-passe : le rire devient jaune et se transforme, dans la grisaille d’une angoisse grandissante, en une peur bleue, dans une valse chromatique et sonore savamment étudiée, plaçant une œuvre où l’action est dans l’intention, le jeu – excellent – des acteurs, le silence, les regards, les objets, les détails… l’ambiance.

La deuxième surprise est dans le fond, le message du film : le terrain glissant du sujet a été source de doutes pour Alexandre Arcady : « Vais-je l’aborder ? Vais-je y arriver, 80 ans après ? ». Au vu de la réaction des spectateur·ices, percuté·es, bouleversé·es à la fin du film, la réponse est « oui ». Arcady est parvenu à ses fins. Et cela, sous l’angle de cette mise en scène quasi hitchcockienne. Le public ne s’y attend pas, mais il prend de plein fouet ce film qui joue avec ses nerfs de moins en moins solides, et qui le met en « mode survie » lorsque certaines scènes rentrent dans les bas-fonds glaçants de l’Histoire, ceux d’un camp de concentration en 1944 et le sort des musiciens juifs qui ont joué pour les nazis. Le soi-disant fan est là pour piéger le chef d’orchestre dans une recherche acharnée et torturante de la vérité, étant tous deux reliés à cette innommable période de l’Histoire. En même temps qu’il neige à l’écran toute une nuit de face-à-face entre deux hommes ayant rendez-vous avec leur destin, il grêle dans l’inconscient des spectateurs sidérés, qui résistent tant bien que mal au drame ciselé qui se déroule sous leurs yeux.

Une claque magistrale, un « requiem psychologique », dans le but de ne jamais oublier !  Un petit bémol pourtant, tant le film est le miroir cruel de l’Histoire : Fausse note sera-t-il un ré mineur ou un do majeur dans l’ensemble de la partition filmographique d’Alexandre Arcady ? À voir absolument pour se faire sa propre opinion.

Sortie en France: le 7 octobre 2026.

Rencontre avec Alexandre Arcady sur ses films, sa vocation de cinéaste et sur la réalisation de Fausse note:

Alexandre Arcady livre, lors de l’avant-première de Fausse note, un bouleversant témoignage sur son dernier film présenté à Marseille, et par extension, sur sa carrière et ce qui a déclenché en lui l’envie de faire des films

Tous les films que j’ai réalisés jusqu’à maintenant ont été liés à des circonstances, des événements qui me sont arrivés, que certains appelleraient le hasard et que j’appelle, moi, le destin. Sauf, peut-être, pour Le coup de Sirocco. Il s’agit, là, d’une promesse. Concernant ce film, avant de quitter Alger à 13 ans et avant que le bateau n’arrive, ici à Marseille, à la Joliette, avec mes frères et mes parents, Alger s’éloignait lentement, et ma mère s’est tournée vers nous, en disant : « J’ai oublié les photos dans le buffet de la cuisine ! » – comme je l’évoque dans le film Le Petit Blond de la Casbah. À ce moment-là, du haut de mes 13 ans, je m’entends lui dire : « Je te les ramènerai ces photos, Maman ». Il ne faut pas être grand psychologue pour penser qu’il y a un lien de cause à effet : si je suis devenu cinéaste, c’est sans doute à cause de cette promesse faite à ma mère. Et Le coup de Sirocco est né de cette façon-là.

Concernant tous les autres films, il y a eu comme des appels du destin. Le film traitant du même sujet que Fausse note, K, est né suite à la visite que j’ai faite à Auschwitz. Là-bas, j’ai vu de mes yeux ce que je savais déjà, mais qui m’a profondément remué. Sur la grande place de Birkenau, quelqu’un a fait un discours : « Quand on est ici, on a qu’une seule envie, c’est de se taire, de ne pas parler, de penser à la souffrance de 6 millions d’êtres humains qui ont été assassinés d’une manière terrifiante », et il a ajouté : « Eh bien non ! Il ne faut pas se taire. Il faut parler et témoigner encore ! ». Je me souviens de ce discours comme quelque chose de très important pour moi : je n’avais de cesse, à ce moment-là, de me dire : « il faut que j’apporte ma pierre à cet édifice de la Mémoire » ! Et K est né en 1997, puis Fausse Note, aujourd’hui, pour continuer à témoigner.

— Alexandre Arcady
Image courtoisie Unifrance © Etienne Georges

De quelle façon détaillée K et Fausse note sont apparus dans votre filmographie ?

Je pense que c’est notre rôle de cinéastes de témoigner. Mais comment raconter la tragédie la plus terrible du XXe siècle ? Je n’avais pas d’idée et un jour, le hasard ou le destin a répondu à ma question. J’avais rendez-vous non loin de mon bureau, il faisait beau et un libraire avait sorti sur le trottoir, comme on le fait aux abords de l’été, des livres d’occasion que l’on met sur une table à tréteaux. En passant, je découvre un livre ou une série noire qui n’avait rien à faire avec ces livres d’art ou de photographies exposés là. Et sur ce livre était écrit « pas de Kaddish » (le Kaddish est la prière la plus importante du judaïsme, N.D.A.). Je suis interpellé par ce titre, je m’approche, je prends le livre et je lis : « Pas de kaddish pour Zilbertstein ». Je tourne la 4ème de couverture : il y avait cinq lignes pas plus, et en les lisant, je savais que c’était ça, le film que j’allais faire : K est né de cette rencontre due au destin, un après-midi d’avril dans les rues de Paris.
En ce qui concerne Fausse note, après avoir fait Le Petit Blond de la Casbah en 2023, film vertigineux en raison de la mise en scène de ma propre enfance, de celle de mes parents, de la façon de faire revivre une jeunesse algérienne et de raconter la vie d’une famille juive d’Algérie, j’arrive au bureau où depuis quelques jours traînait une grande enveloppe en papier kraft. Elle était là, je ne l’avais pas ouverte. Un beau matin, je décide de l’ouvrir et, à l’intérieur, je trouve le texte de Fausse note, avec une lettre de Didier Caron qui disait : « J’ai vu Le Petit Blond de la Casbah, j’aimerais vous donner ce texte à lire et peut-être que vous allez pouvoir en faire un film. » Je me suis plongé dans ce texte, j’y ai vu une vertu absolument incroyable, presque dévastatrice. Et je lui ai répondu : « Cette bouteille à la mer que vous avez lancée, moi, j’étais sur mon pédalo, et je l’ai ramassée et je crois que l’on va faire un film ! »
Mais je voulais faire un film avec deux acteurs qui brouillent un peu les pistes. Au fond, ce qui m’intéressait, c’était d’ouvrir en grand les portes des cinémas pour laisser rentrer des gens qui ne seraient pas venus. Le mystère est entier quand on voit le film jusqu’au moment tragique où l’on comprend ce qui réunit ces deux hommes. Et j’espère que la présence de Benoît Poelvoorde et de Kad Merad, remarquables dans ce registre et qui ont accepté immédiatement de jouer ces deux rôles, va permettre à ce film de s’ouvrir à un public qui ne viendrait pas forcément voir ce type de sujet. Car il faut savoir que 65 % de la population dans le monde ne sait plus ce que c’est que la Shoah. Donc, il est utile d’en parler encore et encore et de raconter le calvaire de ces artistes, de ces musiciens juifs qui ont donné leurs vies pour jouer dans des conditions terribles et qui sont morts par dizaines de milliers. C’était une façon de leur rendre hommage et de rappeler, encore une fois, cette période terrible du XXe siècle.

Florence Signoret

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Florence Signoret

Journaliste / Journalist (basée à Marseille)

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