ZFF 2026 – My Home of Wind and Sand de Patrick Wally : la dernière colonie d’Afrique face au silence du monde
Faites l’expérience lors de votre prochain formulaire en ligne : déroulez la liste des pays et cherchez le Sahara occidental. Il y est, l’aviez-vous remarqué ? Ce territoire s’affiche chaque jour sous nos doigts, et presque personne ne sait ce qu’il recouvre. Le Sahara occidental est pourtant l’un des derniers territoires africains dont la décolonisation reste inachevée : depuis 1975, le peuple sahraoui subit les conséquences d’une occupation et d’un conflit que la communauté internationale n’a jamais réussi à résoudre, aux portes d’une Europe qui porte elle aussi sa part de responsabilité dans cette histoire. My Home of Wind and Sand s’attaque à cette indifférence en donnant à une ligne de menu déroulant un visage, une voix et un rire : ceux de Najla Mohamed Lamin, militante, mère et actrice de la vie communautaire sahraouie, née dans les camps de réfugié·es près de Tindouf, en Algérie. Patrick Wally l’a filmée pendant dix ans.

Image courtoisie WyFilm
Un rappel s’impose. Ancienne colonie espagnole, le Sahara occidental est revendiqué par le Maroc, qui en prend le contrôle d’une grande partie à partir de 1975, dans le contexte de la Marche verte et du retrait de l’Espagne. Le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, prend alors les armes pour l’indépendance. Le cessez-le-feu de 1991 met fin aux combats sans régler le conflit. Le territoire reste séparé par un mur de sable de plus de 2000 km, érigé par le Maroc, qui en contrôle environ 80 %. La MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental), créée la même année pour accompagner le cessez-le-feu et préparer un référendum d’autodétermination, n’a toujours pas pu mener ce scrutin à bien, le processus restant bloqué par les désaccords sur les listes électorales et sur le statut final du territoire : autonomie sous souveraineté marocaine ou indépendance. Pour l’ONU, le Sahara occidental reste un « territoire non autonome ». De l’autre côté du mur, dans la Hamada algérienne, désert d’une aridité extrême, cinq camps portent le nom de villes perdues – Laâyoune, Smara, Aousserd, Dakhla, Boujdour – autour du centre administratif de Rabouni. Selon les estimations du HCR, quelque 173 000 personnes vivent dans ces camps, dont 50 000 à 60 000 à Smara, le plus grand d’entre eux. Malgré ses écoles, ses dispensaires et ses centres culturels, le camp reste dépendant de l’aide humanitaire internationale. C’est dans cet environnement, où des générations grandissent en exil sans perspective politique durable, que vivent Najla Mohamed Lamin et sa famille.
Wally choisit la conversation plutôt que la démonstration. Le cinéaste, d’abord hors champ, entre peu à peu dans le récit, et cette présence progressive scelle une confiance palpable à l’écran. Najla a trente ans et n’est pas mariée, ce qui vaut à sa famille de lui demander chaque jour quand elle compte franchir le pas ; loin de s’en offusquer, elle explique qu’elle y voit une manière de s’inquiéter pour elle, détail qui donne d’emblée au film son ton singulier, attentif aux liens familiaux autant qu’aux enjeux politiques. Après avoir servi de traductrice aux visiteur·euses étranger·ères dans les camps, elle est invitée en 2015 à travailler comme jeune fille au pair à Vienne, où elle continue de prendre la parole en public pour faire connaître la tragédie sahraouie. Elle retourne ensuite dans les camps et poursuit ses études à distance, avant d’obtenir une bourse pour les États-Unis, un projet qu’elle doit abandonner lorsque son visa expire. En 2019, au siège des Nations Unies à Genève, une Sahraouie qui se présente comme marocaine l’accuse de ne représenter que le Front Polisario : jusque dans les espaces internationaux où elle vient défendre son peuple, sa légitimité à parler est contestée. Puis la mort de sa sœur dans un accident de voiture bouleverse son rapport au monde ; celle qui apparaissait jusque-là comme une combattante joyeuse confie porter désormais un trou noir dans le cœur, une perte intime qui ne disparaît jamais tout à fait derrière son engagement public.
En 2020, la pandémie oblige le cinéaste à poursuivre le tournage par visioconférence, et Najla lui raconte que, dans les camps, la frustration grandit au point que des personnes descendent dans la rue pour réclamer la fin du cessez-le-feu et la reprise de la lutte armée. Sa réaction est traversée par une contradiction douloureuse : elle redoute de perdre des proches et n’aime pas la guerre, mais comprend aussi l’épuisement de celles et ceux qui attendent depuis des décennies que la communauté internationale fasse respecter ses propres engagements. Les Sahraoui·es attendent toujours ce référendum d’autodétermination que la communauté internationale n’a jamais réussi à faire aboutir, tandis que l’absence de solution politique nourrit le sentiment que seule une nouvelle confrontation pourrait enfin faire bouger les lignes. Le film ne transforme pas cette hésitation en discours héroïque : il laisse apparaître le coût humain d’une impasse dans laquelle même le pacifisme finit par être mis à l’épreuve.
Lorsque les combats reprennent, le film ne nous emmène pas sur le front, mais la mort des hommes qui y sont envoyés rappelle constamment ce qui se joue loin des caméras ; et qui, parmi nous, en entend parler dans les médias ? Un indice plus discret : la fête de l’unité nationale. La première fois qu’elle est montrée par Patrick Wally, des femmes dansent et les défilés sont bon enfant ; la seconde fois, ce sont des soldats, des chars légers, une unité de femmes armées.
Mais la vie de Najla ne se cantonne pas à sa lutte pour un Sahara occidental libre. Elle se marie, tombe enceinte, part accoucher en Espagne pour bénéficier de bonnes conditions, puis revient à Smara avec son fils. Elle fonde un centre pour enfants où les livres sont accessibles à toutes et tous, convaincue que, dans une culture sahraouie traditionnellement très orale, l’accès à l’écrit est essentiel pour que les plus jeunes puissent aussi découvrir d’autres imaginaires, développer leur curiosité et transmettre à leur tour leur culture.
En 2024, elle attend son deuxième enfant. L’eau manque, et parce que de plus en plus de familles bâtissent en dur avec des constructions qui nécessitent d’importantes quantités d’eau, la pénurie devient plus préoccupante; Najla dessine pourtant, elle aussi, les plans de sa future maison.
Pour un peuple dont l’histoire est profondément liée au nomadisme, la maison en dur et la propriété d’une terre représentent un rapport à l’espace relativement nouveau, qui ne suffit pourtant pas à faire disparaître l’expérience de l’exil ; c’est toute cette contradiction que condense sa phrase la plus bouleversante : « J’ai une maison, mais je n’ai jamais été à la maison », où la notion de home renvoie autant au foyer qu’à la patrie, à cette Heimat dont on peut avoir le sentiment d’être privé même lorsqu’on possède un toit.
L’absurdité est là : l’ONU contribue à approvisionner les camps, en eau notamment, tout en restant incapable de faire appliquer ses propres résolutions. Quand le cinéaste lui demande si elle aimerait rester en Europe pour y trouver une « meilleure vie » selon la perspective occidentale, Najla rappelle que tout le monde n’a pas son privilège de voyager. Mais, dit-elle, être résistante a un prix, et elle consent à payer celui de conditions de vie difficiles, car c’est le prix de la liberté. En 2025, on la retrouve au camp avec sa fille, devant sa maison qui s’élève ; son mari travaille à l’étranger et reste absent de longues périodes.
En 2025, l’histoire se resserre encore : les coupes dans l’aide étasunienne fragilisent davantage les camps, tandis que l’administration Trump renforce son soutien à la position marocaine sur le Sahara occidental. Pendant que Najla parcourt l’Europe pour défendre la cause sahraouie, son cousin, lui, tente de rejoindre l’Espagne par la mer, autre trajectoire, autrement périlleuse, d’une génération qui cherche une issue à l’exil. Devant une assemblée espagnole, Najla dénonce le revirement de Madrid, qui soutient désormais que l’autonomie du territoire sous souveraineté marocaine constitue la seule solution réaliste. Après cinquante ans de souffrances, est-ce donc tout ce que son peuple peut espérer recevoir ? Son reproche vise l’Espagne, ancienne puissance coloniale qui n’a jamais véritablement assumé, aux yeux des Sahraoui·es, la responsabilité historique qui lui incombe dans la décolonisation inachevée du territoire. À Genève, à l’ONU, elle évoque les ressources énergétiques et halieutiques exploitées sans le consentement de la population autochtone, et le veto permanent de la France à une mission d’observation des droits humains. Sa question est d’une simplicité terrible : pourquoi s’opposer à une mission chargée d’observer la situation des droits humains ?

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Puis tombe, le 31 octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui renouvelle le mandat de la MINURSO tout en faisant de la proposition marocaine d’autonomie la base des négociations et en estimant qu’une autonomie véritable pourrait constituer l’issue la plus réaliste. Pour Najla et celles et ceux qui défendent l’indépendance, ce déplacement du cadre diplomatique représente un nouveau coup porté à un droit à l’autodétermination attendu depuis cinquante ans. « D’un trait de plume et d’un vote, nos voix ont été réduites au silence. Notre destin a été décidé pour nous. » Elle pose alors la question qui résume toute la portée du film : « combien de personnes savent seulement que nous existons ? Ne sommes-nous que des êtres sans nom qui gênent la grande politique ? »
On pense immanquablement à la Palestine, à ces familles qui vivent depuis des générations dans des camps de réfugié·es, tandis qu’à quelques heures de l’Europe, dont la responsabilité historique et politique ne saurait être écartée, une autre population attend toujours de pouvoir décider de son avenir. Le parallèle va jusqu’au mur de sable que le Maroc a érigé dans le désert, alors même que le royaume est un partenaire stratégique de premier plan d’Israël, et aux rapports de force diplomatiques des deux pays dans les organisations internationales, où leur influence contribue non seulement à empêcher l’application de certaines résolutions, mais aussi à les édulcorer et à récompenser le fait accompli.
La mise en images porte cette tension sans jamais chercher à la surligner. Un plan large dévoile un immense camp de réfugié·es, dont les formes se détachent sur le jaune lumineux du désert, dans de superbes dégradés de couleurs. De loin, c’est beau, et c’est profondément troublant : comment ne pas admirer cette composition, alors que l’on sait que cette beauté a la couleur de la souffrance d’un peuple colonisé ? Le film ne cherche pas à effacer cette contradiction, pas plus qu’il ne renonce à la beauté pour rendre compte de la violence. Le contraste chromatique entre les teintes froides des séquences tournées en Occident et la chaleur du Sahara est certes assez évident, mais il est narrativement très juste.
Le silence du ZFF après l’incident du Corso
La projection au Zurich Film Festival a été marquée par un incident qu’on ne peut passer sous silence. Une table ronde était prévue au cinéma Corso, avec notamment la militante Greta Thunberg, venue soutenir le film et la cause sahraouie aux côtés de Najla Mohamed Lamin. Trois cents réservations gratuites avaient été enregistrées en ligne, et la salle s’était affichée complète en très peu de temps. Le jour venu, une quarantaine de personnes seulement se sont présentées, laissant la grande majorité des sièges vides. L’équipe du film et Greta Thunberg ont immédiatement soupçonné une opération de sabotage coordonnée ; la militante a publiquement évoqué la possibilité que des partisan·es de la position marocaine aient réservé massivement des places sans intention d’assister au débat, afin d’en empêcher la tenue devant un public réel. Cette hypothèse n’a toutefois pas été établie.
La direction du festival a reconnu l’écart considérable entre les réservations et les présences, puis a plafonné en urgence les commandes à quatre billets par personne. Elle n’a cependant pas confirmé la thèse du sabotage, expliquant ne pas disposer des moyens techniques permettant d’établir si les absences relevaient d’une opération coordonnée ou d’un absentéisme exceptionnellement élevé. Cette prudence sur l’identité d’éventuel·les responsables est défendable ; elle ne dispense pourtant pas le festival de répondre publiquement à un incident qui a privé une discussion consacrée à une cause politique largement méconnue d’une partie importante du public attendu.
C’est là que le silence du ZFF paraît problématique : alors même qu’il reconnaît l’anomalie, le festival n’a publié aucun communiqué de presse pour condamner l’incident et ne l’a pas davantage porté à la connaissance du public. Il n’était pas nécessaire de désigner un responsable pour dire qu’empêcher un débat, par quelque moyen que ce soit, est inacceptable. En laissant l’équipe du film et sa protagoniste porter seules le poids des soupçons d’un sabotage, le festival manque aussi une occasion de défendre les conditions d’un débat public ouvert. Ce silence tombe d’autant plus mal qu’il fait écho à ce que le film raconte : une voix qu’on étouffe sans bruit.

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My Home of Wind and Sand ne révolutionne certes pas le documentaire politique, mais c’est un film de belle facture, porté par dix années de patience, de présence et de confiance, qui trouve sa force moins dans l’invention formelle que dans la durée accordée à celle qu’il filme. Patrick Wally refuse de réduire Najla à un symbole de la cause sahraouie : il la laisse parler, douter, rire, élever ses enfants et défendre la résistance pacifique, même lorsque la reprise des combats vient ébranler ses convictions. En la suivant de la vie familiale aux tribunes internationales, du camp de réfugié·es aux instances qui prétendent décider de l’avenir de son peuple, le film fait de son parcours individuel le point d’entrée vers une histoire collective que l’on préfère trop souvent ignorer. Il ne résout rien, et ne prétend pas le faire ; mais il accomplit quelque chose d’essentiel en mettant sur la carte du monde un peuple et un territoire largement oubliés. À la question de Najla – combien de personnes savent seulement que nous existons ? –, le film apporte au moins une réponse : oui, une personne peut encore faire exister un peuple, à condition qu’on la regarde.
Le film a reçu une mention spéciale du jury dans la compétition documentaire du ZFF 2026.
Voir ici la discussion en anglais avec Najla Mohamed Lamin , Patrick Wally et Greta Thunberg.
De Patrick Wally; avec Najla Mohamed Lamin ; Autriche, Sahara occidental ; 2026 ; 101 minutes.
Malik Berkati, Zurich
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