IFFR2021 – Death on the Streets ou l’immersion dans la classe moyenne blanche déclassée des États-Unis

Pendant les quatre ans de la législation Trump, il a été question de cette classe moyenne blanche qui se sentait marginalisée, déclassée, abandonnée et avait permis l’accession aux plus hautes fonctions à ce magnat de l’immobilier doublé histrion de téléréalité. Difficile d’avoir de l’empathie pour elle, même si intellectuellement son désarroi était audible, le chemin choisi pour se sortir de cette dépression de classe était bien trop délétère – pour les Étasuniens mais surtout le reste du monde – pour avoir vraiment envie d’écouter ses souffrances. Le cinéaste et producteur danois Johan Carlsen, avec son épouse coscénariste et coproductrice Micah Magee, étasunienne et provenant de cette région rurale du Midwest dans la Corn Belt, attenante à la Bible Belt, nous fait entrer dans cet univers par la petite porte de la déchéance du rêve américain à travers le destin d’une famille moyenne, deux enfants, une mère, Sarah, qui travaille comme infirmière et son mari, Kurt, qui n’a plus d’emploi fixe et travaille comme journalier quand quelqu’un a besoin de lui.

— Zack Mulligan – Death on the Streets
Image courtoisie IFFR

Vu d’Europe, cette précarité soudaine qui touche cette famille est assez déconcertante : aucun filet social ne semble être à même de les secourir en attendant de reprendre pied. Pire, la communauté dans laquelle ils vivent et qui semble à première vue un soutien – tout le monde exprime à Kurt sa compassion et son inquiétude et lui assure que s’il a besoin de quelque chose, il faut absolument qu’il leur demande de l’aide, sans toutefois jamais ne lui en proposer concrètement, puisque la seule chose qu’il demande et dont il a besoin, c’est un travail pour nourrir sa famille. En réalité, pour Kurt, cette intrusion de la communauté dans sa vie n’est qu’un miroir constamment tendu et dans lequel il se regarde et se voit amputé de sa dignité. On pourrait y voir de la fierté mal placée, de l’orgueil même, mais il faut l’écouter, même s’il est peu loquace, lorsqu’il répète inlassablement les mots respect et dignité : toutes ces petites humiliations qui s’ajoutent les unes aux autres sont autant de petite incisions faites dans son amour-propre, de ces micro-blessures qui vident de son sang aussi sûrement qu’une artère coupée, l’agonie est plus lente simplement.

La détresse de Kurt n’est jamais surlignée, elle s’inscrit tout doucement en décalage de sa présence et de son regard sur son environnement. Le film à petit budget a cet avantage de ne pas produire des scènes spectaculaires, de permettre l’immersion toute naturelle dans ce paysage aux champs de maïs qui tutoient l’horizon, d’appréhender organiquement les individus qui le peuple – nombre de participants ne sont pas des professionnel.les –,  le tout sur une bande-son d’ancienne country, style Hillbilly boogie, bluegrass, Honky tonk. Une des scènes les plus emblématiques de cette atmosphère est celle du barbecue du 4 juillet, jour de la fête nationale des États-Unis, qui, même si elle ne surprend plus étant devenue un gimmick destiné à produire le sentiment exalté de fierté d’être Étasunien.ne, met mal à l’aise lorsque le beau-père de Kurt explique à une petite fille que ses ancêtres sont des pionniers et des héros car lorsqu’ils sont arrivés sur ces terres, il n’y avait rien, tout était sale et à l’état sauvage et qu’ils ont tout construit de leurs mains. On se demande bien ce qu’il lui racontera à Thanksgiving… La scène se finit par la communauté face à une jeune femme chantant a cappella l’hymne national transportant les âmes de l’assemblée, sauf celle de Kurt en arrière-plan. Les deux tiers du film ont lieu dans cette ambiance étouffante et aliénante et ce qui est perturbant, c’est qu’il est difficile de juger cette communauté car, manifestement, elle est mue par les meilleures intentions du monde. Le problème réside probablement dans le fait que ce monde est très borné et limité à son système de fonctionnement.

Kurt va donc s’en extirper et partir tenter sa chance à Atlantic City, ville de perdition par excellence mais qui lui offre de l’air de l’océan qu’il aspire comme un vagabond céleste. La ligne de base du comportement de Kurt est celle d’une masculinité fortement stéréotypée qui veut simplement qu’il doive subvenir aux besoins de sa famille. Mais le personnage semble plus complexe, lorsque par exemple il refuse d’aller à l’église avec sa mère qui pense que cela pourra le sauver, mais écoute par ailleurs dans sa voiture des émissions d’évangélisation. Cette complexité psychologique n’est malheureusement pas autant travaillée que les ambiances collectives que ce soit dans la partie rurale que la partie urbaine qui confinent à l’ethnographie. Dans la dernière partie du film, on approche cependant le cœur de sa psyché : il travaille certes comme manœuvre sur un chantier pour envoyer l’argent à sa famille, tel un migrant, mais ce qui l’anime le plus, c’est ce respect de soi-même qu’il projette à nouveau suffisamment pour être respecté par les autres, et surtout ce sentiment de liberté retrouvée, même si la liberté ne mène pas toujours à la félicité.

Le film est présenté dans la section Harbour du Festival international du film de Rotterdam – IFFR.

De Johan Carlsen ; avec Zack Mulligan, Katie Folger ; Allemagne, Danemark, Grèce ; 2020 ; 87 minutes.

Malik Berkati                 

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