Raise the Umbrellas : une immersion intense dans le « mouvement des parapluies » de 2014 à Hong Kong

Ce documentaire du réalisateur hongkongais Evans Chan est remarquable dans son mécanisme à double structure consistant à documenter avec précision le mouvement de 79 jours qui a fait trembler le gouvernorat d’Hong Kong en 2014 et de contextualiser ce soulèvement pacifique et le replacer sur la ligne d’histoire de la région.

Levez les parapluies !

Invité au 18è Festival international de littérature de Berlin (ilb), Evans Chan présente deux de ses films et fait partie du panel de discussion sur la situation actuelle à Hong Kong le dimanche 9 septembre avec comme introduction la projection de Raise the Umbrellas.

En 2014, Pékin décide que les candidats pour la région administrative de Hong Kong seraient nommés par un comité de 1200 personnes et seuls ces candidats seront habilités à participer au scrutin. Des protestations éclatent, de grandes manifestations ont lieu. Au fil des manifestations le collectif Occupy Central with Love and Peace (qui existait depuis 2013) et les étudiants qui se sont organisés pour mener le mouvement se regroupent et, pendant 79 jours, vont occuper l’axe principal de la ville avec pour moteur l’appel à des élections libres au suffrage universel et à la démocratie. Ce mouvement va rapidement faire la Une dans le monde entier avec cette dénomination de « révolution des parapluies », car lors des essais d’évacuation par la police, les participants se sont protégés des gaz lacrymogènes et autres objets coercitifs avec leur parapluie.

— Occupy Central, jets de grenades lacrymogènes sur les manifestants – Raise The Umbrellas Image courtoisie du Festival international littérature de Berlin (ilb)

Dans son film, Evans Chan donne la parole à des militants, des étudiants, des politiciens mais aussi aux images de cet incroyable acte de protestations qui a secoué le landerneau politique Hongkongais. Et ce qui interpelle immédiatement, c’est l’extrême jeunesse des étudiants qui se sont portés parole du mouvement, avec l’un des plus médiatisés, Joshua Wong, qui avait fêté ses 18 ans sur les barricades, ou Yvonne Leung, 21 ans. Mais également ces personnes âgées qui sont venues les soutenir, cette solidarité qui est née entre ceux qui occupaient la place et ceux qui les soutenaient en leur fournissant de la nourriture par exemple. Ce sentiment de collectif se retrouve aussi avec l’inclusion dans le mouvement revendiquant des droits démocratiques d’autres groupes en marge de la société, comme celui des LGBT qui avait organisé sa Gay Pride dans la rue occupée. D’ailleurs, ces 79 jours ont également été l’occasion d’expérimenter d’autres manières de vivre, de s’auto-suffire, de produire sa propre électricité, de développer sa conscience environnementale.

— Oncle Wong manifestant – Raise the Umbrellas Image courtoisie du Festival international littérature de Berlin (ilb)

Vivian Yip, une des organisatrices du mouvement, 22 ans :

Pour moi, le militantisme, c’est de l’auto-éducation.

La chronique que nous donne à voir Evans Chan est très bien articulée entre son sujet premier qui utilise des images synchrones du mouvement, des images d’archives permettant de replacer dans le temps long les tenants et aboutissants du mouvement – particulièrement didactique pour le spectateur non-asiatique qui découvre qu’en 1967 et 68 il y avait eu des émeutes réprimées par les Britanniques mais qui avaient tout de même abouti au nettoyage du système corrompu de gouvernorat – , des images contemporaines d’autres mouvements, comme Occupy Wall Street , qui ouvrent sur l’idée d’un mouvement global motivé par le poids des inégalités qui ne sont collectivement plus supportables dans le monde depuis la crise financière de 2008, avec toujours pour mot-clef la démocratie – son déclin pour certains (les États-Unis par exemple) et pour d’autres sa conquête (pays arabes entre autres), et des interviews d’acteurs politiques de la scène hongkongaise, dont les plus emblématiques, Emily Lau ex-membre du Conseil législatif pour le Parti démocrate et Martin Lee, fondateur du Parti démocratique, qui mettent en lumière les enjeux politiques qui se jouaient et continuent à se jouer quatre ans après. Et en arrière-fond, cette impression de déjà-vu, opprimante, angoissante, curseur de la limite des actions que ce soit du côté des militants que du côté des forces de l’ordre, obligeant les uns et les autres à prendre des décisions et leurs responsabilités – sans jamais être sûr que quelque chose ne va pas déraper et enflammer les choses – , Tian’anmen.

Rencontre avec Evans Chan

Evans Chan est un critique, dramaturge, librettiste et cinéaste indépendant qui a réalisé quatre longs métrages de fiction et huit documentaires, dont Datong : The Great Society (2011), Sorceress of the New Piano (2004), et To Liv(e) (1991) – désigné par Time Out Hong Kong comme l’un des 100 meilleurs films de Hong Kong. Les films primés de Chan ont été présentés aux festivals de Berlin, Rotterdam, Londres, Vancouver, Chicago, Moscou, Buenos Aires et Taiwan Golden Horse, entre autres. Collaborateur à Critique, Asian Cinema, Film International, Postmodern Culture, et diverses anthologies, Chan est l’éditeur/traducteur en chinois de trois livres de Susan Sontag. Une anthologie critique sur son travail, Postcolonalism, Diaspora, and Alternative Histories : The Cinema of Evans Chan (éd. Tony Williams) a été publié par la Hong Kong University Press en 2015.

— Evans Chan dans les locaux de la Représentation de Taïwan à Berlin le 7 septembre 2018 © Malik Berkati

D’où proviennent les images qui nous plongent au cœur de l’action et de l’occupation ?

Ah c’est intéressant ! Je venais de finir mon film The Rose of the Name: Writing Hong Kong (un docu-drama de 2014 sur l’écrivain Dung Kai-cheung qui ouvre sur l’histoire sociale, politique et littéraire de Hong Kong et connecte la ville à son actualité – c’est dans ce film que l’on voit pour la première fois des scènes de manifestations chargées par la police, N.D.A.) et je pressentais que quelque chose d’important allait se passer. J’ai donc gardé une caméra et un opérateur et suis allé avec sur le terrain. Mais avec tout ce qu’il se passait, une seule caméra n’était suffisante. J’ai donc très rapidement décidé de collaborer avec des gens qui filmaient les événements comme la Campus TV, des reporters indépendants, ainsi que des gens qui postaient des images en ligne. En fait, même si ce film est contemporain des choses qu’il raconte, j’ai effectué quasiment un travail de documentaire historique lorsque l’on se plonge dans d’innombrables archives pour illustrer et sourcer ce que l’on raconte. Et je ne vous raconte pas le travail de montage !

Vous parlez de matériel en ligne, justement comment percevez-vous l’importance des médias sociaux dans le mouvement ?

Il y a un sociologue qui a dit : « les médias sociaux sont le cimetière des mouvements sociaux ». En termes d’organisation, cela permet une certaine cohésion et aux gens de s’impliquer. Cela fait partie de notre monde, mais en quoi, par exemple, les médias sociaux seraient à l’origine de ce que l’on appelle « le printemps arabe » ? C’est une exposition de la vie quotidienne, mais il est difficile de dire à quel point cela agit vraiment sur les mouvements. Ce qui est sûr, c’est que cela permet de populariser le mouvement. Certains disaient que le mouvement des parapluies n’existait pas jusqu’à ce qu’ils apparaissent dans les médias sociaux. La question est : comment accorder l’action locale avec le happening social ?

Dans les interviews conduites dans le film apparait chez certain-e-s une revendication d’indépendance alors que la revendication qui revenait lors des 79 jours d’occupation était plutôt celle de la démocratie. Qu’en est-il ?

C’est une partie très marginale de la population qui parle d’indépendance à Hong Kong. En fait, c’est plutôt devenu un outil politique pour contrôler l’expression et les opposants, pour Pékin d’accuser les opposants d’être des indépendantistes.
Bon mais il faut savoir que 150’000 personnes entrent tous les jours à Hong Kong chaque jour depuis la Chine. Il faut se rendre compte de cet afflux sur un si petit territoire. Il y a un sentiment de l’installation d’une 5è colonne parmi la population locale, également parmi les jeunes qui se sentent marginalisés dans leur langue, leur culture mais surtout dans leurs perspectives d’avenir. Alors oui, c’est vrai, il y a l’émergence d’un sentiment nationaliste.
Il y a surtout un contexte économique qui joue, une inflation galopante, des loyers astronomiques, depuis plusieurs années Hong Kong est classée la ville la plus chère au monde. Pour la Chine, c’est la poule aux œufs d’or ! La ville est la plaque tournante pour ses affaires, légales ou non, d’autant plus pratique qu’elle est à côté. C’est devenu de plus en plus difficile pour les natifs de survivre, les Chinois achètent et investissent partout. Les jeunes n’ont aucun espoir d’avoir un jour leur propre logement, et donc se marier et fonder leur propre famille. Ils n’ont comme perspective que celle de rester chez leurs parents. La pression économique dans laquelle les étudiants vivent les a énormément motivés à la participation au mouvement. Ils se sentent également désavantagés par rapport aux étudiants chinois et ceci sur leur propre territoire. Par exemple, une télévision locale prend 10 stagiaires, 6 sont Chinois et 4 Hongkongais ! Il y a effectivement une impression d’être colonisé culturellement et de n’avoir aucune protection économique.

Comment voyez-vous la situation aujourd’hui, quatre ans après ?

Les choses vont plus mal c’est vrai. Les leaders sont fatigués, certains attendent leur jugement et leur sentence. Dans un certain sens, c’est un retour en arrière en termes de liberté d’expression, une sorte de néo-autoritarisme. Les gens ne se battent plus vraiment pour la démocratie mais pour résister à l’autoritarisme. A partir de là, ils veulent regagner petit à petit des bouts de démocratie. C’est un combat sur le long terme tant au niveau politique qu’au niveau de la société. Pendant la colonisation britannique, les Hongkongais ne pouvaient pas voter, ce n’est que deux ans avant la remise de Hong Kong à la Chine que le gouverneur Patten a donné cette démocratie partielle qui devait permettre le « un pays, deux systèmes ». Les Britanniques ont laissé derrière eux une société très intéressante dans laquelle l’inégalité était structurelle mais où l’économie était florissante. Les gens ont donc dû apprendre à s’émanciper de ces structures.

Raise the Umbrellas Image courtoisie du Festival international littérature de Berlin (ilb)

Mais globalement, je ne suis pas défaitiste. Les sociétés asiatiques deviennent de plus en plus libérale socialement, par exemple Taïwan a légalisé l’année passée le mariage pour tous. Les choses avancent, c’est un travail de fond. Au début, le mouvement faisait une sorte de campagne d’éveil social, expliquait et montrait aux Hongkongais les structures de leur société. L’éducation civique et d’une conscience sociale est la plus grande réussite de ce mouvement. Il a donné un sens au collectif, a produit de la solidarité et a permis une conscientisation sur plusieurs plans. Si vous perdez l’esprit civique, la démocratie est compromise – c’est d’ailleurs ce que je crains pour les États-Unis : même si vous avez une démocratie, vous pouvez la perdre si vous n’y faite pas attention –, et ici il y a une conscience civile et civique qui a émergé, et ça c’est très positif !

Propos recueillis par Malik Berkati, Berlin

Raise the Umbrellas, de Evans Chan; 119 minutes; Hong Kong; 2016
Projection dans le cadre du Festival international de littérature de Berlin (ilb), le 9 septembre 2018 à 18h, suivi d’une table ronde. Entrée libre.
Une autre projection aura lieu le 15 septembre dans les locaux de la Représentation de Taiwan à Berlin de 17 à 20h30. Entrée libre. Pour s’inscrire : info@dcg-freunde-taiwans.de

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malik berkati

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